Géopolitique du féminisme
Publication le 8 mai 2021
Founder & CEO, Open Diplomacy • Co-chair, Parliamentarians for Peace •••
Le Grand Tour #NotreGénérationEgalité prépare le « Forum Génération Egalité » qui se tiendra du 30 juin au 2 juillet. Pour cela, l’Institut Open Diplomacy, fondé sur le principe de diplomatie participative, applique ses méthodes d’intelligence collective à la diplomatie féministe : associer toutes les parties prenantes, y compris les citoyens, à la préparation de l’action internationale, en l’occurrence la co-présidence française de ce sommet mondial initié par ONU Femmes.
Alors que le Grand Tour donne la parole, lors de chacune de ses 14 étapes régionales, aux États-champions des coalitions internationales du Forum Génération Egalité, revenons sur ce concept de « diplomatie féministe », ses origines, ses formes contemporaines et ses perspectives.
Aux origines de la diplomatie féministe
La diplomatie féministe est un concept suédois à l’origine. Il a été posé en 2014 comme un axe de la politique étrangère de la Suède autour de trois objectifs. Ce sont les fameux trois R de la diplomatie féministe : Rights, Representation et Resources. Les droits des femmes, la représentation des femmes, et les moyens engagés pour parvenir à l’égalité réelle entre les sexes.
C’est lors de la 11e étape du Grand Tour, dans la Région Centre-Val-de-Loire, autour de Monsieur Alain Griset, Ministre délégué chargé des PME, que nous avons pu détailler les origines de ce concept avec l’Ambassadeur de Suède en France, Monsieur Hakan Akesson.
Ce triptyque des trois R – Rights, Representation et Resources – fait école car il couvre l’essentiel des enjeux.
Rights
Les droits des femmes ont été posés de façon universelle lors de l’adoption, en 1995, de la Déclaration et du Programme d’action de Pékin. La Déclaration pose très nettement que « les droits des femmes sont des droits fondamentaux de la personne » et qu’ils sont nécessaires pour atteindre les objectifs de la Charte des Nations unies (le texte fondamental de l’architecture onusienne) comme ceux de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (qui est la référence mondiale en matière de droits humains).
Le Programme d’action, qui établit à nouveau les droits des femmes comme une condition essentielle de la justice sociale, définit 12 domaines d’action prioritaire pour faire progresser l’égalité, notamment sur le plan juridique : le droit de vivre sans violence, le droit à l’éducation, le droit à la participation aux prises de décision, ou encore le droit à l’égalité salariale, sont quelques exemples de ce qui constitue ce premier R de la diplomatie féministe.
Representation
La représentation des femmes est parfaitement indissociable de l’établissement de leurs droits : ces droits sont imaginés avec elles et par elles, non pas « pour elles ». L’enjeu de la représentation des femmes est multiple.
C’est l’enjeu de la parité dans toutes les instances de décision politique (la parité sur les listes électorales en France ne date que de 2000 !) et économique (seulement 3 % des dirigeants d’entreprise en France sont des directrices générales !). C’est l’enjeu de la visibilisation du rôle des femmes dans toutes les sphères du corps social. Cela touche directement à l’enjeu des représentations collectives de la femme au sens le plus strict, c’est-à-dire de l’image mentale qui se forme spontanément chez les un.e.s et les autres quand tel.le ou tel.le se projette dans l’avenir. Image mentale qui pourrait entraver l’émancipation de tout individu.
Ce sujet a été particulièrement discuté lors de la dixième étape du Grand Tour, en Ile-de-France, autour de Mme Frédérique Vidal, Ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, car il est l’un des principaux facteurs limitants de la présence des femmes dans les filières scientifiques et technologiques.
Resources
Les moyens financiers employés pour faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes font l’objet d’une attention constante des organisations féministes.
Si, en France, le budget du Ministère de l’Égalité a progressé de 40 % entre 2020 et 2021, le sujet n’est pas clos. Certes, il faut considérer également les moyens dégagés dans l’action de tous les autres ministères qui font avancer l’égalité chacun dans leur domaine, mais à l’aune de la pandémie de COVID-19, de nouveaux débats apparaissent : alors que certaines études estiment que les conséquences socio-économiques de cette crise équivalent à un recul de plus de 30 ans dans les progrès féministes, comment s’assurer que la relance post-COVID permette de corriger ce retard – et mieux si possible, de nous remettre en phase d’accélération pour l’Égalité ?
C’est l’une des questions que nous avons discutées avec la Ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Madame Amélie de Montchalin, lors de l’étape n°9, à Bastia, du Grand Tour #NotreGénérationEgalité.
Cette membre du Gouvernement n’est pas chargée des comptes publics. Ni de l’État, ni des collectivités locales, organisées selon le principe de libre administration des collectivités territoriales. Mais en tant qu’ancienne coordinatrice de la majorité parlementaire à la commission des Finances de l’Assemblée nationale, elle a travaillé en profondeur sur l’évaluation des politiques publiques.
Elle a notamment piloté les travaux de la loi de finances, et les expérimentations pour un « budget intégrant l’égalité » avec des indicateurs qui permettent de mesurer l’utilité de chaque euro public investi pour faire avancer l’égalité femmes – hommes.
La Ministre des sports, Madame Roxana Maracineanu, nous avait déjà alertés sur les écarts qui peuvent exister, du fait des structures sociales : dans son champ de compétence, par exemple, nous savons qu’aujourd’hui 1 euro engagé par le ministère des sports pour soutenir les clubs sportifs, ne donne pas 50 centimes aux femmes et 50 centimes aux hommes, car les moyens investis par les fédérations sportives sont principalement dédiés aux sports masculins.
Le sujet se pose dans les mêmes termes aujourd’hui pour analyser l’impact du plan de relance européen « Next Generation EU » et de ses déclinaisons nationales pour la sortie de crise COVID.
En matière de « diplomatie féministe », le sujet est plus subtile encore. Il s’agit dans un premier temps de mesurer comment l’aide publique au développement est investie. Mais plus fondamentalement encore de mesurer la part de l’APD dédié à l’égalité femmes – hommes qui parvient directement aux organisations féministes de terrain (et non à des structures intermédiaires qui la feraient moins bien progresser).
Perspectives pour la diplomatie féministe
En conclusion de la 12e étape du Grand Tour #NotreGénérationEgalité, établie en Normandie à l’INSA Rouen autour de Madame Agnès Pannier-Runacher, Ministre déléguée à l’Industrie, de nouvelles perspectives ont été tracées pour la diplomatie féministe.
Reprenant à son compte les 3 R suédois, l’Ambassadrice du Canada en France, Madame Isabelle Hudon, précédemment co-présidente – lors du G7 de Charlevoix en 2018 – du Conseil consultatif du G7 pour l’égalité entre les femmes et les hommes, a posé les 4 P canadiens : Pragmatisme ; Parité ; Pluralité ; Pouvoir d’agir. Le sujet de la Parité étant une équivalence du point sur la Représentation, je développerai ici les trois autres P.
Pragmatisme
L’égalité entre les femmes et les hommes n’est en effet pas un slogan. Tout au contraire, c’est un travail politique extrêmement exigeant pour lequel il faut obtenir des résultats concrets et mesurables afin de créer une dynamique qui matérialise à quel point cette égalité est bénéfique à l’ensemble du corps social. À la qualité du débat public comme à la performance des entreprises. À la durabilité des accords de paix, comme à la faculté de prendre des décisions plus éclairées dans toutes les organisations.
Cette approche pragmatique était le cœur de la présidence française du G7 de Biarritz. À cette occasion, un « bouquet législatif » a notamment été établi, prenant soin de référencer les législations les plus efficaces pour faire avancer l’égalité femmes – hommes à partir d’une étude comparative internationale. Les États du G7 se sont – chacun – engagés à adopter plusieurs de ces mesures et à les faire rayonner dans leur politique étrangère.
L’Ambassadrice Hudon a notamment mentionné l’impact de la Loi sur la liberté de choisir son avenir professionnel adoptée en 2018 en France, instaurant l’Index Pénicaud sur l’égalité pro, comme étant une mesure pragmatique de référence pour accompagner rapidement la réduction des écarts de salaires injustifiés. Et pour cause, malgré une loi sur la parité salariale datant de 1978 en France, subsistent encore des inégalités de revenus de l’ordre de 5 à 6 % entre femmes et hommes qui exercent, au sein d’une même entreprise, des responsabilités équivalentes à partir de compétences égales. L’impact de cet outil législatif, qui pourrait être porté haut et fort à l’échelle européenne pendant la future présidence française de l’Union européenne, a été discuté en profondeur lors de l’étape N°3 du Grand Tour.
Isabelle Hudon, Ambassadrice du Canada en France et Co-présidente du Conseil consultatif du G7 pour l’Egalité des genres, présentant ses travaux sommet du G7 de Charlevoix
Pluralité
L’Ambassadrice Hudon employait ce terme pour évoquer l’intérêt, pour la diplomatie féministe, de s’appuyer sur une approche « intersectionnelle » de l’égalité femmes – hommes. Sans remettre en cause l’universalisme qui anime la cause féministe – j’en affirmais l’importance dans mon précédent billet -, il s’agit d’affiner la compréhension des enjeux pour faire progresser plus rapidement l’égalité réelle.
L’intersectionnalité est parfois brandie en bannière pour promouvoir une nouvelle forme de féminisme, une quatrième vague féministe. À mes yeux, il s’agit surtout d’une méthode qui permet de mettre en relief le fait que toutes les femmes ne font pas face aux mêmes difficultés dans leur émancipation. Les inégalités de revenus, les inégalités raciales, les différents contextes socio-culturels (les origines géographiques ou encore l’environnement religieux) font du défi de l’égalité un défi qui n’est pas symétrique pour chaque individu.
Toutes les femmes ne sont pas pas sur la même ligne de départ et ne pourront pas atteindre la ligne d’arrivée au prix de mêmes efforts. Cela nous renvoie systématiquement à l’importance de l’éducation comme vecteur principal d’émancipation, permettant de maximiser, dès le plus jeune âge, l’égalité des chances quelles que soient les particularités intersectionnelles rencontrées par telle ou telle femme.
Pouvoir d’agir
De Monsieur Michael Starbaek Christensen, Ambassadeur du Danemark lors de la première conférence du Grand Tour, à Madame Isabelle Hudon, Ambassadrice du Canada qui concluait la dernier étape en date, tous les diplomates présents ont été limpides sur ce point.
La diplomatie féministe est au cœur des rivalités géopolitiques contemporaines. Certains, comme l’Ambassadeur de Tunisie ou l’Ambassadrice d’Arménie, ont même affirmé que l’on pouvait faire une symétrie entre le destin des démocraties et le destin des femmes. Les tensions internationales qui existent avec les régimes autoritaires se cristallisent aussi sur le sort qu’ils réservent aux femmes.
Cela évoque le discours d’Umberto Eco sur le fascisme prononcé à l’Université de Columbia la même année que la Conférence de Pékin sur les droits des femmes, en 1995. Le culte de la tradition et le rejet de l’héritage des lumières comptent, pour lui, parmi les fondamentaux du fascisme (tout écho aux discours contemporains d’extrême droite apparait comme une évidence). Le fait de travestir tout désaccord en « trahison », de jouer sur la peur des différences, ou encore de profiter – politiquement – des frustrations de la classe moyenne constituent également des traits caractéristiques du fascisme, selon Eco (une ressemblance avec l’ère Trump n’est pas à exclure). L’attitude consistante à déplorer une « Nation assiégée » par les progressistes (cela vous rappelle les propos de Viktor Orban ?), nécessitant une mobilisation constante contre l’ennemi (cela vous rappelle les affiches électorales de certains candidats aux régionales ?), et de remettre en cause les termes mêmes dans lesquels le progrès social est pensé, condamnant la « novlangue », sont également des indices d’une montée du fascisme selon l’auteur italien.
Ce qui est frappant dans son discours, c’est qu’il développe un point spécifique sur la montée du machisme, l’érigeant comme petit frère du fascisme. Cela nous ramène aux formes contemporaines de la diplomatie féministe. À l’heure du retrait de la Turquie de la Convention d’Istanbul sur les violences faites aux femmes (pour comprendre le désarroi des féministes ici, il faut imaginer la tête des écologistes du monde entier si la France quittait l’Accord de Paris sur le Climat), une réelle ligne de front géopolitique se dessine autour des droits des femmes.
C’est ce qui amène ces Ambassadeurs à parler de « pouvoir d’agir » car les rapports de force sont désormais au cœur de la diplomatie féministe. C’est également ce qui amène les Nations unies à prendre de nouvelles formes pour faire fonctionner le multilatéralisme. Ainsi, le Forum Génération Égalité ne sera-t-il pas une conférence internationale où les États négocieront un nouveau texte de droit universel. Cela serait impossible 26 ans après l’adoption par 189 États de la Plateforme de Pékin. Le Forum sera, tout au contraire, l’occasion, pour un vingtaine d’États-champions de l’égalité, et plusieurs dizaines de leurs alliés, de bâtir des nouvelles coalitions appuyées sur la force de la société civile pour tracer un nouvel arc de progrès.
Pour participer aux deux dernières étapes du Grand Tour #NotreGénérationEgalité, inscrivez-vous en ligne : le 10 mai en Nouvelle-Aquitaine, à Kedge Business School, autour de Monsieur Adrien Taquet, Secrétaire d’État à l’Enfance et aux Familles ; le 17 mai en Guadeloupe, au CNAM, autour de Madame Marlène Schiappa, Ministre déléguée à la Citoyenneté.