Le féminisme change-t-il nos vies ?

Le féminisme change-t-il nos vies ?

Sous la direction de Delphine Gardey : Le féminisme change-t-il nos vies ?

Editions Textuel « Petite encyclopédie critique », Paris 2011, 142 pages, 9,90 euros

Donner à voir les atouts, les atours et la créativité des féminismes contemporains

Ce livre est le fruit du travail collectif des membres de l’équipe des Études genre de l’université de Genève.

Delphine Gardey « Le féminisme change-t-il nos vies ? » nous rappelle les différentes luttes et souligne l’actualité et l’avenir des féminismes en indiquant le sens de l’ouvrage : « notre objectif est de donner à voir les atouts, les atours et la créativité des féminismes contemporains, ce qu’ils ont ouvert et contribuer à ouvrir tant en termes de pensée que d’action » ou « En redonnant sa place au féminisme en tant que mouvement social, il s’agit de rendre compte de son efficace et de sa force. L’enjeu est aussi de dire ce que le/les féminismes ont apporté de singulier et de spécifique, ce qu’ils ont déplacé et contribué à déplacer dans les multiples sphères de la vie sociale et politique, d’indiquer en quoi nos vies ont été changées par le féminisme, le sont, et le seront encore. Il s’agit d’articuler des espaces de pensée et des espaces de savoir, d’articuler science et politique. »

Les différents points abordés dans ce petit livre, le sont par des questions :

· « Le féminisme a-t-il transformé la politique ? » (Isabelle Giraud)

· « Le féminisme a-t-il déplacé les frontières du travail ? » (Rachel Vuagniaux)

· « Le féminisme a-t-il redéfini les sexualités ? » (Lorena Parini)

· « Le féminisme « décolonial est-il possible ? » (Julia Hasdeu)

· « Le féminisme est-il soluble dans l’individu ? » (Laurence Bachmann)

· « Le féminisme émancipera-t-il les homme ? » (Christian Schiess)

Certains chapitres me semblent nettement plus intéressants que d’autres. J’en souligne quelques points grâce à des citations et interroge quelques formulations des parties les moins convaincantes.

Isabelle Giraud souligne que « le féminisme a pour vocation de transformer à la fois les représentations de ce qui est politique et de qui est politique ». Son article est principalement construit autour du slogan « le privé est politique », puis de « la revendication d’accès à la prise de décisions ».

Un citation « Elle (la politique) se présente partout dans les rapports sociaux, dans la construction des normes, des stéréotypes, des enjeux définis comme politiques ou non, ainsi que dans l’accès prioritaire des hommes aux espaces publics. »

Rachel Vuagniaux, tout en rappelant que les inégalités sont toujours actuelles, indique les déplacements de frontières, de questionnements et propose de décentrer le travail mais « avec une perspective de genre »,

Quelques citations qui me semblent illustrer les problématiques :

· « les contraintes liées au travail domestique, les enjeux d’autonomie financière ou encore la nécessité d’avoir un emploi ne sont pas reconnus de la même manière pour les femmes et les hommes »

· « ce qui a permis de faire émerger des a priori auparavant invisibles de l’économie capitaliste et du patriarcat »

· « L’ancrage de ce régime de relation entre les sexes dans l’ensemble des structures sociales contribue à nier son caractère historique et social, le processus de sa construction et de son imposition. Le caractère systémique des inégalités leur conférant une certaine ‘naturalité’, les discriminations envers le travail des femmes tendent à passer pour naturelles et universelles et ne sont pas considérées comme illégitimes. »

· « La délimitation de ce que l’on considère aujourd’hui comme du travail émerge au XIXe siècle, avec l’introduction du mode de production industriel et l’essor du capitalisme qui imposent une nouvelle définition du travail. Le travail non rémunéré, inséparable de l’organisation actuelle du travail, se caractérise par le fait qu’il n’est pas considéré comme du travail ni comptabilisé comme ‘activité économique’, ainsi que par sa valorisation sociale mineure et sa réalisation de manière gratuite et invisible au sein de la sphère privée, majoritairement par des femmes. »

· « Remettre en question l’accord social sur l’exclusion du travail domestique de l’activité, le faire advenir comme véritable objet de recherches et de politiques ainsi que comme coût social et producteur de valeur permettrait d’engager de multiples transformations sociales. »

L’auteure, à très juste titre, souligne « le potentiel émancipateur d’une réduction généralisée du temps de travail » et insiste sur les mécanismes de domination genrés.

En complément possible, je renvoie sur ce sujet à ma lecture des Nouveaux Cahiers du socialisme N°4 et en particulier à l’article de Mélissa Blais et Isabelle Courcy http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2011/10/20/on-ne-peut-imaginer-penser-et-construire-une-alternative-au-capitalisme-sans-sattaquer-au-patriarcat/

Je n’évoque l’article de Lorena Parini que par une citation « Considérer l’intimité, le corps, le plaisir comme des question politiques a été un pas crucial pour repenser ces pratiques (sexualités), pour déconstruire la manière dont elles sont profondément marquées par les rapports de pouvoir. »

Si Julia Hasdeu souligne que « seule une analyse qui croise l’appartenance de classe, de race/ethnicité et de genre, peut rendre compte des discriminations multiples… », elle semble accepter de « renoncer à un féminisme universaliste ». Or, c’est une chose de déconstruire la conception étriquée du faux universalisme (cf Christine Delphy Un universalisme particulier. Féminisme et exception française (1980-2010), Editions Syllepse, Paris 2010)

Accaparement de la totalité de l’humanité par une partie de l’humanité ou la rhétorique républicaine comme arme terrible contre l’égalité substantielle

ou de « désapprendre nos privilèges et mesurer les silences et l’amnésie de la répression », c’en est une autre de ne pas historiciser les rapports coloniaux, néo-coloniaux ou ‘postcoloniaux’ (le terme me semble inapproprié), de ne pas rechercher les dimensions et/ou les convergences universelles des combats pour l’émancipation.

L’abus de la notion (mythique) de classe moyenne, de surcroît définie par les ressources en diplômes, donne une tonalité trop loin de mes compréhensions, pour que je puisse rendre compte des analyses de Laurence Bachmann sur l’individu-e.

Christian Schiess s’essaye à donner des pistes sur ce que le féminisme pourrait apporter aux hommes. Il indique « Si les homme résistent, c’est donc bien qu’ils ont des privilèges à défendre, et ces privilèges ne sont pas que de nature symbolique : ils sont bien matériels ». Il s’appuie, et cela est suffisamment rare pour être souligné sur les travaux de Léo Thiers-Vidal : De « L’Ennemi principal » aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination (Editions L’Harmattan, Paris 2010)

http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2011/01/09/%C2%AB-toutes-les-femmes-sont-discriminees-sauf-la-mienne-%C2%BB/

et je partage sa conclusion sur les conditions de l’avènement d’une société non-sexiste et sa stricte dépendance au « rapport de force que les féministes sont parvenues et parviendront à instaurer » ; ce qui ne saurait exonérer les hommes, et en particulier ceux qui se réclament du féminisme, à avoir conscience d’être malgré tout bénéficiaire de l’oppression exercée sur les femmes et à renoncer à la totalité de ces bénéfices. Comme je l’indiquais dans la note de lecture citée « Chaque homme se raconte des histoires pour faire ou ne pas faire, mais ces auto-justifications communes font système, font partie intégrante de l’asymétrie et de l’oppression ».

En guise de conclusion Delphine Gardey dans « Définir les vies possibles, penser le monde commun » restreint les horizons des compréhensions et des actions, en s’appuyant trop sur Michel Foucault et son invitation à penser depuis les marges.

Un livre qui interroge et offre des pistes pour aborder de manière critique les apports du/des féminismes.

Sous la direction de Delphine Gardey : Le féminisme change-t-il nos vies ?

Editions Textuel « Petite encyclopédie critique », Paris 2011, 142 pages, 9,90 euros

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