Intervention de Nadja Ringart – 1ère TR du 15 mai 2008

Intervention de Nadja Ringart – 1ère TR du 15 mai 2008

La jupe et le pantalon

Le mois de mai des féministes offre des chemins d’exploration divers. Pour ma part j’ai choisi d’évoquer le contexte du mouvement et certaines de ses formes : les vêtements, les slogans, les affiches ou les chansons. C’est à travers cet ensemble de signes que je voudrais retracer mon itinéraire.

Les corsets

Du carcan moral traditionnel et rigide qui nous enserrait avant 68, je retiens surtout une image : celle de l’interdiction faite aux femmes de porter un pantalon. En réalité, aujourd’hui encore, la loi du 26 Brumaire de l’an IX de la République n’ayant jamais été abrogée, le port du pantalon est officiellement interdit. Cette loi stipule que “toute femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation…”. “…Cette autorisation ne peut être donnée qu’au vu d’un certificat d’un officier de santé…”.

Il y a des exceptions assez plaisantes à cette loi : deux circulaires de 1892 et 1909 autorisent le port féminin du pantalon… si la femme tient par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d’un cheval… ” Mais jusqu’en 1968 cette interdiction du port du pantalon pour les femmes était beaucoup plus qu’une loi obsolète : c’était une ligne de partage socioculturelle entre les familles, celles où les femmes portaient un pantalon et celles où ça n’était pas envisageable. J’étais au lycée dans la banlieue parisienne. Deux de mes camarades de classe habitaient une commune assez rurale, la famille de l’une était très catholique et traditionnelle et la famille de l’autre beaucoup moins. La mère de l’une, rigoriste, disait bonjour à la mère de l’autre lorsqu’elle la voyait habillée en jupe et ne lui adressait pas la parole quand elle la voyait en pantalon. Porter un pantalon c’était risquer de passer pour une femme “de mauvaise vie”, comme on disait encore souvent à l’époque.

Il existe une autre ligne de partage, générationnelle cette fois, entre toutes celles qui ont fait leurs années de collège ou de lycée avant 68 et les femmes plus jeunes qui y sont entrées ultérieurement et ignorent bien souvent que nous avions l’interdiction absolue de porter un pantalon dans l’établissement solaire, sauf par très grand froid c’est-à-dire à condition qu’il fasse une température inférieure à zéro degré. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre le sens de cette interdiction. A l’époque, (faut-il le rappeler ?) les blouses étaient obligatoires dans les établissements scolaires. Un jour où j’avais oublié ma blouse, une surveillante m’a dit : « vous savez bien que Madame la directrice n’aime pas vous voir sans blouse, surtout quand vous êtes en pantalon ! » Jusqu’à ce jour j’imaginais que la blouse servait à ne pas salir les vêtements, la phrase de la surveillante m’a ouvert des horizons insoupçonnés, moi dont la mère portait couramment un pantalon à la maison, j’ai découvert d’un seul coup qu’il s’agissait de cacher sous une blouse ce corps de fille dont il ne fallait pas laisser voir les formes. Ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’il s’agissait à la fois de le dissimuler et de le montrer : cacher le corps des filles sous une blouse, mais en même temps donner de la visibilité à la différence des sexes, surtout empêcher les femmes de la gommer par le port du pantalon.

A ce repère vestimentaire je veux ajouter l’évocation d’une autre rigidité du monde d’avant Mai 68 : le langage politique stéréotypé autour du Parti Communiste Français. On a sans doute peine à imaginer aujourd’hui le poids que représentait sur toute la pensée intellectuelle française ce qu’on appelait souvent simplement Le Parti. A l’époque celui–ci soutenait les régimes soviétiques successifs, son langage dogmatique et sclérosé dissimulait beaucoup de mensonges et me paraissait un corset aussi rigide que la gangue morale. Mai 68 était pour beaucoup de manifestants un élan de révolte contre la société mais également un mouvement contre l’influence du Parti Communiste sur la vie politique de toute la gauche française.

Les préludes

Dans l’hypocrisie ambiante il y avait cependant beaucoup de signes avant coureurs du mouvement social, culturel et politique de mai et juin 68. En ce qui me concerne mes espoirs ont été nourris surtout par des livres et des films. A travers eux apparaissait peu à peu un langage nouveau et une audace revigorante. Dix ans avant 68, Simone de Beauvoir publie ” Les mémoires d’une jeune fille rangée “. Je ne lirai le livre que vers 1964 mais il est bel est bien paru en 1958, porteur d’une soif de liberté stupéfiante. Sans multiplier ici les exemples il me faut citer Christiane Rochefort. C’est en 1963 qu’elle publie « Les Stances à Sophie. » Le livre décrit la vie d’une femme prisonnière d’un mariage banal et cette description humoristique et énergique me semblait alors littéralement décapante. Ces deux livres, parmi d’autres, nous permettaient de croire que des changements profonds étaient possibles et promettaient un avenir différent. Simone de Beauvoir et Christiane Rochefort ont été l’une et l’autre indéfectiblement à nos côtés dans la lutte féministe, mais bien avant l’apparition publique du mouvement des femmes, leurs œuvres exprimaient la révolte à travers une dimension artistique et donnaient ainsi un signe novateur très fort.

La plupart des étudiants de cette époque étaient de grands lecteurs mais partageaient aussi la passion du cinéma. Il ne s’agit pas de faire ici une revue de tous les films prophétiques d’avant mai, je vais cependant en citer un parce qu’il m’a fait l’effet d’un double choc. « Les petites marguerites », sorti en 1966, est réalisé par une femme Tchèque, Vera Chitilova. Il nous montrait deux jeunes filles s’interrogeant sur le monde avec humour et insolence. J’ai oublié beaucoup de détails du film mais je me souviens du bonheur éprouvé et j’ai la preuve formelle de ne pas avoir été la seule touchée, puisqu’un groupe de féministes s’est appelé ” Les petites marguerites”, en référence directe à ce film. C’était une œuvre artistique drôle et originale et c’était aussi comme un signe venu de l’autre côté du mur. Deux ans avant ce qu’on a appelé “le Printemps de Prague”, grâce à cette femme réalisatrice et à ses deux personnages, nous avons compris qu’il se passait quelque chose d’étonnant et même de détonnant en Tchécoslovaquie. Il y aurait bien d’autres signes précurseurs à évoquer, je cite celui là parce que la dimension internationale de ce qu’on a appelé les “événements de mai”, était très forte dans mon engagement d’avant mai et dans celui de nombre de camarades qui m’entouraient.

Le joli mai

Au mois de mai, c’est la fête : les pressions des deux corsets semblent céder. Arrivée en fac en 1966, inscrite en sociologie à la Sorbonne, lorsque commence l’occupation de ce lieu vénérable, j’y suis comme chez moi. Je n’étais pas dans les instances dirigeantes, je “faisais les manifs “, comme on disait, sans être à l’origine ni des slogans, ni des parcours. Je manifestais en pantalon ou plus exactement en jean, celui-ci était en effet assez rapidement passé d’une mode à une habitude et se révélait très pratique pour courir et s’asseoir n’importe où, par terre, dans la rue.

Dans l’effervescence de ces beaux jours j’ai eu beaucoup de chance, on m’a attribué (ou je me suis attribué ?) deux tâches très plaisantes :
D’abord un stand d’accueil à la Sorbonne où je recevais de nombreux anonymes. Les discussions s’y enchaînaient, avec des curieux de tous horizons. Avant même que n’éclatent les grèves dans les usines, de nombreux jeunes ouvriers venaient nous voir, on refaisait le monde avec eux et j’en étais éblouie. J’ai aussi le souvenir précis d’une petite dame assez âgée, arrivant avec un filet à provision rempli de jouets et me disant : « j’ai entendu à la radio qu’on demandait des jouets pour les enfants de la crèche, j’ai apporté ceux de mes petits-enfants ». Grâce à elle, que j’ai accompagnée sous les combles, j’ai découvert la crèche animée par Françoise Prédines et je me souviens m’être dit : c’est une sacrée bonne idée !

Une deuxième tâche consistait à distribuer les très fameuses affiches de l’Atelier des Beaux arts. Le travail de sérigraphie s’y faisait à partir des idées apportées par des étudiants ou des ouvriers passant par là et surtout à partir des slogans de la rue. Le langage spontané utilisé représentait pour moi un véritable soulagement et la dimension artistique des affiches m’enchantait. Installée derrière un stand je voyais chaque jour arriver de nouvelles créations et les Comités d’action les plus divers défilaient pour venir chercher ce matériel de propagande. Pour comprendre le monde, quels beaux postes de travail que ces deux stands d’accueil !

Mais enjoliver les souvenirs, embellir le passé, et tout particulièrement cette période, ne permet pas de retracer une histoire. Quarante ans après, il est temps de passer aux aveux. Je dois donc évoquer mon malaise de l’époque. Le langage stéréotypé et dogmatique de certains militants me paraissait grotesque. “Vive notre grand timonier” en était pour moi le symbole dérisoire. Et puis, j’avais peur des grenades lacrymogènes. Le jean était bien pratique pour courir, mais pas au devant de la police : plutôt pour fuir la violence. Tous ceux qui défilaient voulaient un changement et beaucoup voulaient la révolution, mais nous ne voulions pas tous la même révolution et le mot “camarade ” prenait des sens bien différents. Une partie des manifestants voulaient le bonheur à travers davantage de liberté mais d’autres pensaient que rien ne pouvait être modifié sans prendre le pouvoir. Et moi ? J’adorais chanter dans les manifestations. Nous chantions “v’la la jeune garde ” avec enthousiasme … et j’aimais bien cette chanson. Nous étions effectivement jeunes et nous nous sentions investis d’une mission. Mais il y avait d’autres chants que je n’arrivais pas à entendre sans me demander si mes camarades étaient vraiment sérieux. Je pense en particulier à, certaines phrases comme “nous ne craignons pas les tortures et la mort, en avant prolétaires soyons prêts soyons fort !… ” . Je n’aimais pas la violence et j’avais peur. Je n’étais pas la seule, mais dans l’effervescence collective, j’ai eu peu d’occasions de l’avouer. Je remarquais tout de même que lorsque je m’enfuyais dans des rues adjacentes, loin du lieu d’affrontement, nous nous retrouvions presque exclusivement entre filles.

L’automne

Les foules s’étaient évanouies, les militants étaient encadrés ou même encartés et c’était le retour en force des vieux slogans. J’avais un problème avec les camarades “dirigeants ” : quand les situations me paraissaient complexes, je les entendais raisonner par affirmations bien carrées, par affirmations, successives, mais toujours carrées. Je trouvais les maoïstes sinistres, leurs slogans en chinois risibles. Du côté des trotskistes, les dirigeants demandaient aux militants de se choisir des pseudonymes et inventaient une structure plus ou moins cachée, parallèle à leur organisation ouverte. L’idée d’entrer dans la clandestinité me déplaisait. Bref, en cette rentrée universitaire de l’automne 1968, je trouvais les groupuscules bien tristes et peu inventifs. Tout ça pour ça ? Avoir fait un mouvement si joyeux et créatif pour en arriver à des slogans aussi ridicules ?

Cependant, je pensais qu’il n’y avait pas d’autre moyen d’agir que de le faire collectivement et il me fallait donc des complices avec lesquels avancer. Pour naviguer parmi les groupes j’avais un « truc » à peu près infaillible : je regardais les chefs de file de chaque obédience, j’écoutais le contenu de leur discours mais aussi leur rhétorique et leur ton. Je regardais attentivement leur attitude, leur gestuelle. Tous ces signes perceptibles m’indiquaient leur degré de dogmatisme et d’autoritarisme et je me demandais alors sérieusement : “que ferais-je si celui-ci ou tel autre prenait le pouvoir ? ” Et la réponse était terrible : parmi ceux qui auraient dû être mes alliés, s’ils avaient pris le pouvoir, pour environ 9 sur10 d’entre eux, je ne pouvais envisager que l’exil ! J’étais allée un soir assister à un concert de musique classique et j’avais, pour cette raison, raté une réunion politique. Je l’avais dit à certains camarades et plusieurs d’entre eux m’avaient fait remarquer assez sèchement que j’étais allée à un concert de “musique bourgeoise “. L’affaire était entendue : il était temps de changer d’environnement.

Par intuition politique mais aussi, je le reconnais très volontiers, par affinités,
je faisais partie d’une mouvance décidée à aller militer à la Faculté de Censier. Dans ce groupe, Guy Hocquenghem, plus connu pour avoir été plus tard l’un des fondateurs et penseurs du FHAR , était plutôt une figure de proue qu’un dirigeant. Les compositions et recompositions groupusculaires ne lassaient pas que moi et, tous ensembles, nous nous sommes essayés à une recherche inventive. Nous donnions une place importante à la réflexion sur l’avenir social et la révolution, mais aussi sur le corps et l’amour, sur la vie quotidienne. Au Groupe de base de Censier on rédigeait et on distribuait des tracts mais je me sentais mieux, la culture n’était pas rejetée.

Mais où sont les femmes ?

Pour faire la révolution, il fallait, pensions-nous, la faire avec la classe ouvrière. J’ai donc rejoint un groupe de militants qui tissaient des liens avec les ouvriers de l’usine Renault à Flins et s’intitulaient « la Base Ouvrière ». Devant l’usine, l’accueil était chaleureux et nous expliquions nos motivations sans dissimuler notre identité. Autant les ouvriers de l’usine Renault à Billancourt étaient proches des syndicats traditionnels, autant ceux de Flins, en moyenne beaucoup plus jeunes, se montraient souvent ouverts et intéressés par notre présence. La Base Ouvrière de Flins était liée à l’organisation Vive la Révolution, on était loin, très loin des pratiques et du discours de la Gauche prolétarienne. Nous nous efforcions de parler clair : nous étions étudiants ou enseignants et nous étions là par solidarité et par conviction. Mais une bonne moitié du groupe de militants était composé de jeunes femmes et de cela il n’était jamais question.

Je n’étais pas une femme et je pense que mes camarades non plus. Nous n’avions pas besoin de le formuler, c’était l’évidence même : nous étions une espèce à part, nous étions des ” militantes ” ! Les ouvrières étaient des femmes mais nous n’étions pas des ouvrières, et d’ailleurs, elles étaient opprimées mais n’allaient pas manquer de se libérer bientôt et deviendraient à leur tour, tout comme nous, des militantes, des “camarades,” des révolutionnaires, pas des femmes. Le mot femme était toujours accolé au mot “normale”, les femmes normales étaient les bourgeoises et jamais, au grand jamais, nous ne serions des bourgeoises !

Je résume ma situation au cours de ces quelques mois : je me mettais en pantalon pour aller aux cours à la fac, je repassais chez moi et je m’habillais en jupe pour aller travailler (on était militante mais il fallait quand même gagner sa vie). Puis je repassais à nouveau chez moi me changer et je mettais un jean pour aller militer. C’était plus pratique et puis… même si on disait bien qu’on était des étudiantes, on n’avait pas envie de passer pour des bourgeoises et les jolies jupes c’était un peu trop bourgeois. En semaine, je me changeais au moins 3 fois par jour et j’oubliais de me demander pourquoi.

J’ai vécu à ce rythme durant quelques mois au cours desquels l’épreuve la plus rude se présentait le samedi soir. Car il nous arrivait d’aller au bal et, bien sûr, j’allais au bal en pantalon. Il s’agissait d’accompagner nos camarades ouvriers et de partager leurs loisirs, surtout pas de changer d‘identité : militantes nous étions et militantes nous restions. Les décors du samedi soir, la grisaille des murs et la lumière froide sont gravés dans ma mémoire comme un cauchemar blafard. Dans ces petits bals populaires nos jeunes camarades ouvriers étaient tétanisés de trac et moi tétanisée autant qu’eux. L’un d’entre eux nous a expliqué un jour de confiance : “toute la semaine à l’usine, en faisant des bagnoles, entre nous, on parle des filles, et le samedi soir, au bal, les filles on ne sait pas quoi leur dire, alors on leur parle des bagnoles.” Et moi, j’avais 21 ans, j’étais en pantalon pour en pas avoir l’air d’une bourgeoise et je ne savais pas ce que je faisais là, à essayer de danser avec des jeunes ouvriers qui ne savaient plus non plus où ils en étaient. Mais dans cette étrange atmosphère, je comprenais au moins une réalité : quelque chose clochait : les camarades garçons et les camarades filles, ça n’était pas tout à fait pareil !

A nouveau ce sentiment très fort : je n’étais pas à ma place, il fallait que quelque chose change. C’est alors que j’ai fait une rencontre déterminante. A la suite de la mort par asphyxie de cinq travailleurs maliens dans un taudis d’Aubervilliers, une large manifestation de solidarité a eu lieu le10 janvier 1970 et le siège du Centre National du Patronat Français a été occupé. Participant à cette manifestation j’ai été arrêtée comme tous les autres et retenue au poste le plus proche où les policiers ont séparé les hommes des femmes. Coincée avec les autres femmes dans une cellule de garde à vue, j’y rencontre Monique Wittig ont je ne connaissais pas encore l’engagement féministe, ni même l’œuvre littéraire. Malgré les circonstances et le cadre, malgré le coup de matraque que je venais de prendre sur la tête, la discussion qui a couru entre nous a d’abord été assez légère et j’ai lancé une phrase désinvolte, une grosse bêtise, exprimant un véritable mépris pour les femmes en général. Monique Wittig m’a alors demandé très tranquillement : “pourquoi dis-tu cela ? ” Heu … pourquoi je dis ça ? En fait, je ne sais pas ! J’ai été saisie par la justesse de sa question. Aucun reproche, aucune véhémence de sa part, un ton très calme pour expliquer que les femmes étaient opprimées, partout et de tous temps, pour enlever le brouillard devant mes yeux. Je revois la scène avec une grande précision, Monique Wittig me disait des choses frappées au coin du bon sens et je m’en suis rendu compte immédiatement. Au fond, mon refus de la normalité bourgeoise et mon allergie au mariage en témoignaient : j’étais prête à entendre ce discours féministe qui avait la force d’une évidence. Il a suffit de cette rencontre et de quelques heures dans un lieu fermé aux hommes pour que le discours idéologique se fracasse brutalement.

Une fois ma tête remise à l’endroit, je me suis subitement aperçue que les jeunes ouvrières sortaient de l’usine habillées très chics, en jupe et en manteau long, tout simplement parce qu’elles étaient à la mode, tandis que nous étions ridicules à vouloir nous déguiser. J’ai vite compris aussi que ces déguisements n’avaient rien d’anodin. Ils racontaient, à leur façon, stéréotypes et contraintes.

L’heure du patchouli

Et l’évidence s’est prolongée. Me voici obligée de sauter des étapes, bien qu’elles soient très importantes. A la rentrée de 1970, j’ai participé à l’aventure de l’une des toutes premières publications du mouvement féministe naissant, le numéro spécial de Partisans sur la libération des femmes. Parallèlement, un groupe issu de VLR préparait le journal Tout.
Durant un temps, avec d’autres jeunes femmes, celles qu’on appelait “les filles de VLR “, j’ai continué à mener de front le combat aux côtés des ouvriers et les luttes féministes si joyeuses et excitantes. On écrivait toujours des tracts, on organisait des manifestations, mais beaucoup d’idées passaient au travers des chansons. Aux Assemblées Générales certaines féministes nous accueillaient avec un brin d’ironie, convaincues que nous n’étions que des poisons pilotes de nos camarades des groupuscules gauchistes, mais nous avons assez vite fait nos preuves.

Puis j’ai contribué à la naissance du Torchon brûle. Imaginé et souhaité dès l’hiver 1970, le premier numéro du journal est paru printemps 1971. A l’image de la formidable diversité du mouvement féministe on y trouvait un mélange d’articles très différents : des témoignages personnels et des déclarations théoriques, des chansons drôles et des cris de révolte. La ligne directrice était la liberté d’invention. Pour mon plus grand bonheur la forme et le fond y étaient traités en harmonie. Des dessins côtoyaient des textes plus classiques et des passages manuscrits s’inséraient joyeusement entre les autres.

La mode était au patchouli, au patchwork, aux jupes longues et colorées et pour ma part je l’avais adoptée avec joie. Ample et souple la jupe longue me paraissait être au plus près de la notion de mouvement.

Après cet état de grâce, après… ça n’ira pas tout seul. Une ère s’est ouverte, de nouvelles divergences et de nouveaux débats, au mieux théoriques, au pire, idéologiques. Je pense, comme la très grande majorité des féministes, qu’il est absurde de prétendre que l’une ou l’autre a pu fonder ce qui n’était pas un parti, mais un mouvement de dimension internationale. Nous pourrions cependant nous retrouver dans deux ans, sans donner une date de naissance au mouvement de libération des femmes des années 70, nous pourrions ainsi en célébrer les premières publications.

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