Soutenir le Planning familial n’exige pas que l’on s’abstienne de toute critique
Tribune Collectif, 9 juin 2023 Le Monde.fr
Des militantes féministes, parmi lesquelles la sénatrice Laurence Rossignol et l’autrice Martine Storti, répondent aux attaques contre le Planning familial. Elles réaffirment leur soutien au mouvement tout en revendiquant certains désaccords à son égard, dans une tribune au « Monde ».
Deux tribunes relatives au Planning familial ont été récemment publiées, la première dans Le Point du 16 avril, titrée de manière très populiste « Planning familial : nos impôts, leur intox », et signée par « un collectif d’intellectuels et de médecins » ; la deuxième dans Le Monde du 20 mai titrée « Le Planning familial est partie prenante dans toutes les questions féministes » et signée par « un collectif d’universitaires, de médecins, de sociologues et d’écrivains ».
A-t-on le droit, malgré l’éminence des signataires de ces tribunes, d’être en total désaccord avec l’une et avoir des désaccords avec l’autre ?
Les lignes qui suivent sont moins relatives au Planning familial en tant que tel qu’à un fonctionnement idéologique, et elles n’émanent pas d’un « collectif » mais de militantes féministes.
La tribune du Point est un morceau d’anthologie, en particulier pour sa pratique de l’amalgame. Tout est mélangé, tout se conjugue. Ainsi la critique de certaines expressions utilisées par le Planning, comme « homme enceint », « sexe comme spectre », « sexe assigné à la naissance » ne se suffisent pas à elles-mêmes, il faut les articuler au « wokisme », à l’« intersectionnalité », à l’« écriture inclusive », tout cela mis dans le même panier pour construire un ensemble où telle position est forcément complice d’une autre. Ainsi être favorable à certaines formes d’écriture inclusive ou bien estimer que plusieurs formes d’oppression se croisent aboutirait immanquablement à « homme enceint ».
Nous soutenons le Planning familial
Pis encore, cette tribune estime que le Planning dans son ensemble est « devenu le refuge des militants transactivistes », qu’il a totalement rompu avec ses missions justifiant des subventions publiques et qu’il faut donc les lui supprimer.
Nous sommes en total désaccord avec ce texte.
A bien des égards, nous partageons des remarques faites par la tribune que Le Monde a publiée et qui est une réponse à la précédente. Nous savons nous aussi que le Planning est combattu, depuis sa création et encore maintenant, par des forces politiques d’extrême droite et de droite sans cesse opposées à la contraception, à l’avortement, à l’éducation à la sexualité, à la maîtrise par les femmes de leur corps et aux droits qui l’accompagnent, première condition de leur liberté. Nous savons, nous aussi, que le maintien de ces droits suppose une constante vigilance et que leur conquête est encore à accomplir dans de nombreux pays.
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Nous estimons, nous aussi, que le Planning doit évidemment recevoir des financements publics, car il fait, aujourd’hui comme hier, un formidable travail d’information, d’aide, de lutte contre les discriminations, essentiel pour l’émancipation de jeunes filles et de femmes.
Nous soutenons donc le Planning familial.
Et nous le soutenons malgré des désaccords, par-delà des désaccords. Car soutenir n’exige pas que l’on taise toute réserve, que l’on s’abstienne de toute critique.
Les divergences existent
On peut ainsi être tout à fait favorable à l’accueil des personnes transgenres et à la lutte contre les discriminations dont elles sont victimes et, en même temps, oser dire que « la visibilité des trans » n’exige pas l’usage d’expressions telles que « personne à utérus » ou « homme enceint », pour ne citer que ces exemples. Et estimer aussi que l’énoncé de cette critique n’autorise personne à nous qualifier de « transphobes » ou d’« extrême droite ».
L’estimer d’autant plus que, au sein du Planning familial actuel, les divergences existent. Donner de cet organisme une vision homogène, quelle qu’elle soit, « soumis aux transactivistes » pour un camp, entièrement d’accord avec eux pour un autre, est contraire à sa réalité. En fait, ce débat autour du Planning est symptomatique de l’air du temps. Sur bien des sujets et des enjeux, il faut être inconditionnellement pour ou contre, pratiquer amalgames et confusions.
Cette logique de positions manichéennes, de dogmatismes concurrents qui s’alimentent réciproquement, étouffe la démocratie, car il ne s’agit plus alors d’exprimer des désaccords mais de disqualifier toute pensée différente, ni de débattre mais d’acquiescer à des sommations.
Certes, ce fonctionnement n’est pas nouveau. A d’autres moments et sur d’autres enjeux, il fut à l’œuvre, en particulier au siècle précédent, quand toute critique de l’Union soviétique était assimilée à la défense de l’« impérialisme américain » ou, plus tard, toute réserve à l’égard de la Chine de Mao à une trahison de la « cause du peuple ». C’est précisément parce qu’il n’est pas nouveau et que les décennies précédentes ont attesté de sa vanité qu’il est surprenant qu’il soit encore à l’œuvre. Il ne suffit pas de prôner, comme cela est souvent affirmé, la nécessité de la nuance pour en sortir. L’enjeu n’est pas celui de la nuance, mais de la liberté.
Marie-Noëlle Bas, présidente de Chiennes de garde ; Cathy Bernheim, écrivaine, signataire du « Manifeste des 343 » ; Yseline Fourtic-Dutarde, coprésidente du réseau de 40 associations féministes Ensemble contre le sexisme ; Marielle Issartel, cinéaste, coréalisatrice d’Histoires d’A ; Catherine Ladousse, coprésidente du réseau de 40 associations féministes Ensemble contre le sexisme ; Florence Montreynaud, historienne ; Françoise Picq, politiste, historienne du féminisme ; Laurence Rossignol, sénatrice, présidente de l’Assemblée des femmes ; Martine Storti, autrice ; Céline Thiebault Martinez, présidente du collectif de 80 associations féministes la Coordination française pour le lobby européen des femmes ; Eliane Viennot, historienne