Comment la multiplication des écoles confessionnelles en Afghanistan alimente la méfiance et la division

Comment la multiplication des écoles confessionnelles en Afghanistan alimente la méfiance et la division

(extrait Blog Entre les lignes, entre les mots, 16 mars 2026)

Hussain ne fréquente une madrasa, ou école religieuse, en Afghanistan que depuis un an et demi, mais selon sa famille, ce jeune garçon de 16 ans est devenu, en si peu de temps, agressif et méfiant envers les femmes. Autrefois un adolescent sociable, il quitte désormais la pièce lorsqu’ils reçoivent des visiteurs et, depuis peu, il a commencé à dire à sa mère et à ses sœurs aînées ce qu’elles doivent faire.

Aucune de ces femmes ne sait exactement ce qu’on enseigne à Hussain à la madrasa, mais elles en savent suffisamment pour s’inquiéter.

« Parfois, il va même jusqu’à dire à ma mère ce qu’elle doit ou ne doit pas porter. Parfois, il nous interdit presque d’assister à des mariages ou d’aller au marché », explique Shamsia, la sœur de Hussain, âgée de 18 ans, qui ajoute que son père se plie à ses exigences.

Shamsia raconte qu’elle rêvait de devenir médecin avant d’être contrainte de quitter l’école lorsque les talibans sont revenus au pouvoir et ont interdit aux filles l’accès à l’enseignement secondaire. Aujourd’hui, leur mère s’inquiète de ce qu’il adviendra de ses filles lorsqu’elle ne sera plus là pour les protéger de son propre fils. « Comment traitera-t-il ses sœurs ? À quel point deviendra-t-il sévère ? », se demande-t-elle.

Une autre sœur, Maryam, raconte comment Hussain a été recruté à la madrasa par le mollah de leur mosquée locale, dans la ville de Faizabad, au nord-est du pays. Leur père est rentré à la maison après la prière du vendredi et leur a fait part de son projet.

Hussain devrait y étudier pendant sept ans pour obtenir un diplôme équivalent à une licence. Ils l’ont entendu dire que les universités sont un « lieu de péché tant pour les hommes que pour les femmes, car les hommes deviennent pécheurs lorsqu’ils voient des femmes, et les femmes elles-mêmes sont une source de corruption ».

Depuis leur retour au pouvoir en 2021, les talibans ont rapidement multiplié la création d’écoles religieuses. Zabihullah Mujahid, le porte-parole des talibans, a récemment déclaré qu’il y avait plus de 20 000 écoles religieuses en activité à travers le pays, dispensant un enseignement religieux à plus de deux millions de personnes. Le ministère de l’Éducation des talibans avait précédemment indiqué qu’au moins une madrasa djihadiste pouvant accueillir plus de 1 000 élèves avait été créée dans chaque province du pays.

En Afghanistan, les madrasas enseignent traditionnellement les textes islamiques en arabe, notamment la jurisprudence (fiqh), les études coraniques et les hadiths (tradition islamique). Elles sont ouvertes aussi bien aux adultes qu’aux enfants, et les inscriptions ont considérablement augmenté au cours des cinq dernières années. Mais on sait peu de choses sur les nouvelles madrasas mises en place par les talibans, qui les qualifient de madrasas djihadistes.

Cela a suscité des inquiétudes quant à la fréquentation de ces écoles par les enfants et au risque d’extrémisme et de fondamentalisme radical.

Une étude publiée en décembre 2024 par le Centre afghan des droits de l’homme a conclu que les écoles djihadistes des talibans ont eu un impact dangereux sur la mentalité des jeunes. L’organisation a déclaré qu’en multipliant le nombre de ces écoles religieuses, les talibans cherchent à renforcer leur domination idéologique.

Un reportage de Rukhshana Media a révélé que la famille de Hussain est loin d’être un cas isolé. Partout en Afghanistan, des femmes et des filles vivent des expériences similaires à mesure que les autorités talibanes multiplient les écoles religieuses.

À Sar-e Pol, dans le nord de l’Afghanistan, une jeune fille nous a confié que ses frères estimaient désormais que les filles ne devaient pas être scolarisées du tout. Âgée de 12 ans, elle a raconté que ses frères, qui fréquentent des écoles religieuses, l’avaient forcée à quitter l’école avant même qu’elle ait terminé le primaire.

« Mes frères me disent : « Tu es grande maintenant, apprends à cuisiner et à faire la vaisselle. Bientôt, tu iras chez ton mari et si tu ne sais pas tenir une maison, on nous en tiendra responsables. » »

Une autre jeune fille de la même province, Omida, âgée de 13 ans, a raconté que son frère aîné l’avait récemment empêchée d’aller à l’école, lui disant qu’il n’était pas convenable pour une jeune fille de passer autant de temps hors de la maison. La mère d’Omida, une veuve, a confirmé que son fils aîné, âgé de 27 ans, fréquentait une école religieuse talibane depuis deux ans et demi.

« Mon fils est devenu une personne complètement différente. Depuis deux ans et demi, il participe à des activités de propagande talibane, fréquente la madrasa et passe ses soirées avec des amis qui sont eux aussi talibans. Son caractère, ses habitudes et sa façon de penser ont complètement changé », a-t-elle déclaré.

« Il est très strict avec ses sœurs. Mes filles n’ont même pas encore 15 ans, mais à cause de lui, elles portent le voile intégral. »

Pour les mères de filles, la situation peut être déchirante. Certaines espéraient que leurs filles auraient des opportunités qui ne leur avaient jamais été offertes ; d’autres, qui avaient bénéficié de l’ouverture de l’éducation aux filles, n’auraient jamais imaginé que cela leur serait retiré avant que leurs filles puissent elles aussi en profiter.

« Les premières victimes sont les filles »
Les jeunes hommes et les garçons ne sont pas les seuls concernés : des hommes plus âgés fréquentent eux aussi les madrasas. Roya, une infirmière de 31 ans qui travaille dans une clinique à Sar-e Pol, a raconté à Rukhshana Media que son père avait retiré sa petite sœur de l’école après avoir commencé à fréquenter régulièrement une école religieuse talibane fin 2024.

« Au début, mon frère a assisté à des événements de propagande talibane, puis il a commencé à fréquenter la madrasa. Peu à peu, il a entraîné mon père sur la même voie. Aujourd’hui, tous deux considèrent qu’une jeune fille qui va à l’école commet un péché », a-t-elle déclaré.

Ils ont également encouragé son mari à l’empêcher de travailler, a ajouté Roya, qui a eu la chance de fréquenter l’école et l’université avant le retour au pouvoir des talibans et qui s’inquiète désormais de voir les familles de plus en plus influencées par l’idéologie talibane.

« Leurs écoles se sont multipliées à un point tel, et les talibans présentent la religion de telle manière qu’une femme n’est faite que pour le foyer et n’a aucun autre droit », a-t-elle déclaré.

Dans le cadre du nouveau système, les femmes et les filles ne sont autorisées à fréquenter les écoles religieuses qu’à partir du secondaire. Il est difficile de savoir exactement ce qu’on leur enseigne dans ces écoles, qui fonctionnent selon une stricte ségrégation entre les sexes. Rukhshana Media s’est également entretenu avec des proches d’une femme qui a récemment intégré une école religieuse talibane à Herat.

Ils affirment qu’elle a complètement changé. Il y a encore environ deux ans, elle travaillait comme esthéticienne ; aujourd’hui, elle considère que se faire belle est un péché et affirme que le visage d’une femme doit toujours être voilé.

La nièce de cette femme, Soodaba, raconte que sa tante leur fait désormais fréquemment des reproches sur leur tenue vestimentaire et leur comportement, leur interdisant de porter du vernis à ongles ou des faux ongles.

Les militantes des droits des femmes affirment que les écoles religieuses des talibans reproduisent et renforcent systématiquement des opinions qui confinent le rôle des femmes à la sphère domestique.

« Le véritable objectif des talibans en créant ces écoles est de changer les mentalités — de convaincre les gens que les femmes ne devraient pas étudier, travailler ou participer à la vie sociale », a déclaré Fatima Behzad, une militante des droits des femmes.

« Les talibans enseignent aux enfants – en particulier aux garçons – dès leur plus jeune âge que l’éducation des femmes et leur présence dans la société sont inutiles, voire répréhensibles. Lorsque les mollahs prêchent ces idées dans les écoles, les habitant·es des régions traditionnelles leur accordent davantage de crédit, car le niveau d’éducation et la réflexion religieuse indépendante y sont faibles. Les hommes acceptent ces idées sans les remettre en question – et malheureusement, les premières victimes sont les filles. »

Remarque : pour des raisons de sécurité concernant les sources, certains détails ont été omis et les noms ont été modifiés.

Ziba Balkhi
https://rukhshana.com/en/how-a-proliferation-of-religious-schools-in-afghanistan-is-spreading-suspicion-and-division/
Traduit par DE

Les commentaires sont clos.