Nous avons pris nos stylos pour écrire, mais les mots sont insuffisants face à la violence
(extrait du Blog Entre les Lignes, entre les mots, 25 février 2026 )
- Kani Karampour : Le secret des corps disparus et mutilés des femmes manifestantes : les corps des femmes comme moyen d’expression
- Siyavash Shahabi : Les universités iraniennes relancent les manifestations dès le premier jour de leur réouverture
- Nasim Roshanaei : Le lourd fardeau des peines sécuritaires sur la vie des enfants : entretien avec Hamed Farmand, défenseur des droits de l’enfant
- Ali Zare Ghanatnowi : La ruelle qui n’a pas tenu dans la valise
- Liens vers d’autres textes
Le secret des corps disparus et mutilés des femmes manifestantes : les corps des femmes comme moyen d’expression
Un article d’opinion soutient que l’État cache les corps des manifestantes afin d’effacer les preuves, mais les disparitions forcées ne font que renforcer la quête de justice, du Kurdistan à l’ensemble de l’Iran.
Le gouvernement tremble à la vue des femmes qui marchent, chantent ou même bougent légèrement quelques mèches de cheveux. Aujourd’hui, il n’est guère surprenant qu’il craigne également leurs corps sans vie. La dissimulation systématique des corps des femmes ces derniers mois n’est pas un désordre administratif ou un événement fortuit, mais une stratégie de sécurité calculée et ignoble visant à étouffer la vérité dans l’œuf. Lorsque le régime enlève le corps d’une femme, le conserve dans des morgues cachées ou l’enterre dans des tombes isolées et anonymes, il avoue en fait une grande peur historique : la peur que sa tombe ne devienne un point de ralliement pour la colère d’une nation et un symbole de l’effondrement d’une idéologie. Ils savent très bien que le corps de chaque femme qui manifeste est un témoignage vivant et indéniable de la brutalité et des tortures qui lui ont été infligées ; c’est pourquoi, en faisant disparaître ces corps, ils tentent désespérément d’effacer la « scène du crime » de la géographie de la ville et de la mémoire collective.
Cette logique d’effacement et de suppression après la mort trouve ses racines dans une histoire sanglante qui a commencé dès les premières années de l’établissement de ce régime. La terreur de la « femme rebelle » est tellement ancrée dans la mentalité de cette structure qu’au lendemain de la révolution de 1979 et pendant les années 1980, la République islamique a commis certains des crimes les plus atroces de l’histoire contemporaine de l’Iran contre les femmes prisonnières politiques. S’appuyant sur une interprétation bancale, anti-humaine et misogyne, ils ont contraint les jeunes femmes non mariées, avant leur exécution, à se marier de force avec des gardes révolutionnaires afin, selon leur propre logique, de les empêcher d’aller au paradis : une logique perverse enracinée dans une obsession patriarcale pour la « pureté » sexuelle des femmes, où la virginité est présentée comme un privilège spirituel et où le « mariage » sert de couverture légale pour rendre la violence sexuelle « légale », privant ainsi la femme condamnée du statut même qui, selon les auteurs, lui garantirait le paradis. Cette agression systématique, justifiée sous le nom de « mariage », était en fait le comble de la bassesse et du désespoir d’un régime qui cherchait à imposer son pouvoir sur les femmes en écrasant leur dignité et leur corps, même dans les derniers instants de leur vie. C’est cette même vision qui transparaît aujourd’hui dans des rapports choquants faisant état de démembrements, d’ablations de l’utérus et de manipulations suspectes en médecine légale, dans le but d’éliminer les preuves qui pourraient révéler l’horreur des tortures et des agressions systématiques.
Kahrizak et la machine à dissimuler
Un rapport récent de l’Association scientifique des étudiant·es en sociologie a levé le voile sur une réalité effroyable dans le centre médico-légal de Kahrizak à Téhéran et a donné du poids à cette affirmation. La présence des corps d’au moins 50 manifestantes non identifiées, dont l’identité est restée secrète même après plusieurs semaines, montre l’ampleur de la catastrophe et les efforts déployés pour passer sous silence l’étendue de la répression. Les observations consignées dans ce rapport comprennent des cas choquants qui font frémir toute conscience éveillée : la présence de profondes sutures sur les crânes et de visages ensanglantés, rendant l’identification impossible, indique que les victimes ont subi des violences physiques sauvages avant leur mort. De plus, les informations selon lesquelles certains corps à la morgue étaient nus soulèvent des questions sans réponse sur le comportement des forces de sécurité. L’absence d’efforts pour identifier ces femmes n’est pas une défaillance administrative, mais un exemple clair de harcèlement psychologique des familles des disparu·es et de dissimulation systématique visant à empêcher la documentation des crimes. La catastrophe de Kahrizak n’est que la partie émergée de l’iceberg, et la situation des morgues dans les petites villes reste encore voilée de silence et d’ambiguïté. Ces « disparitions forcées » sont un outil d’intimidation, mais le régime commet une grave erreur dans ses calculs : il ne sait pas que la mort de ces femmes n’est pas la fin de la lutte, mais le début d’une nouvelle saison de recherche de justice.
Cette chaîne d’effacement se poursuit aujourd’hui avec une intensité redoublée à l’intérieur des hauts murs des prisons, où les femmes prisonnières politiques sont considérées comme les ennemies les plus dangereuses de la stabilité du régime. Mais c’est précisément à ce moment-là que naît le miracle de la « quête de justice ». Les femmes et les familles qui ont perdu leurs proches dans les cachots des centres de détention ou sous la torture, au lieu de battre en retraite face aux menaces sécuritaires, sont devenues les principaux piliers de la résistance. Le régime tente, en volant le corps, de forcer la famille au silence, à l’isolement et au retrait, mais les mères, les pères, les sœurs et les frères en quête de justice, debout derrière les portes closes des prisons et au-dessus des tombes cachées, brisent le silence. Dans cette région, la quête de justice n’est plus une simple revendication juridique, c’est une lutte politique à part entière. Chaque mère qui brandit la photo de son enfant, chaque famille qui refuse de recevoir un corps mutilé ou d’accepter une inhumation secrète, porte en fait un coup fatal à la stratégie de « déni » du régime.
Le gouvernement imagine qu’en mutilant les corps ou en les cachant, il a effacé toute trace du crime, mais la réalité est que ces femmes, même en l’absence de leurs corps, ébranlent les fondements du pouvoir. Non seulement les femmes iraniennes ne craignent pas ces cruautés, mais en constatant l’ampleur de la peur du gouvernement, elles ont pris conscience de la légitimité et de la force de leur combat. Chaque tombe cachée, chaque corps enlevé et chaque nom dissimulé devient une graine qui germe à travers ce pays.
Un régime dont l’histoire est entremêlée d’effacement et de déni est tellement terrifié par le pouvoir symbolique des femmes qu’il refuse même de remettre un corps sans vie à sa famille, car il sait que dans ce pays, chaque tombe d’une femme injustement tuée est un drapeau qui ne sera jamais baissé. Ce lien indestructible entre le sang versé et le cri pour la justice est une racine qui brisera un jour tous les plafonds du despotisme. Documenter ces événements est une étape essentielle pour la recherche future de la justice et pour empêcher l’oubli des noms dont le seul « crime » était de réclamer la liberté et la poursuite des droits. La vérité peut être emprisonnée pendant un certain temps dans des morgues sombres, mais elle ne sera jamais enterrée.
Le Kurdistan et les racines du mouvement « Femme, Vie, Liberté »
Mais cette chaîne d’effacement se heurte, à un moment donné, au roc dur de la résistance. Ici, il faut parler du Kurdistan, une terre qui n’est pas seulement une géographie, mais le berceau et l’origine première du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Le slogan qui est né au cœur du Kurdistan et s’est répandu dans le monde entier trouve ses racines dans des décennies de détermination des femmes kurdes. Les femmes combattantes du Kurdistan, qui ont toujours enduré une oppression multiple résultant de la discrimination nationale, sexuelle et de classe, sont aujourd’hui à l’avant-garde d’une lutte qui a complètement détruit la légitimité du régime. Au Kurdistan, le pouvoir en place a fait preuve d’une brutalité extrême en dissimulant des corps, en créant des fosses communes anonymes et en intimidant les familles, car il sait que le plus grand bouleversement de son règne a commencé à partir de cette source même de réveil.
Aujourd’hui, les femmes du Kurdistan et de tout l’Iran, en se tenant derrière les portes closes des prisons et au-dessus des tombes cachées, ont brisé le silence. La recherche de la justice dans cette région n’est plus une simple revendication juridique, c’est une lutte politique à part entière. Le régime imagine qu’en mutilant ou en enlevant des corps, il a effacé toute trace du crime, mais la réalité est que ces femmes, même en l’absence de leurs corps, ébranlent les piliers du pouvoir. Chaque tombe cachée au Kurdistan et chaque nom dissimulé à Kahrizak et ailleurs devient une graine qui germe à travers tout le pays.
Un régime qui lie sa survie à la destruction et au déni des femmes ne se rend pas compte que ce lien entre le sang versé au Kurdistan et le cri de justice qui retentit dans tout l’Iran est une racine qui, un jour, brisera tous les plafonds du despotisme et de la dictature. La vérité peut être emprisonnée pendant un certain temps dans des morgues sombres, mais elle ne sera jamais enterrée, car ce mouvement vient d’une origine qui a appris à renaître de ses propres cendres.
Kani Karampour
https://en.radiozamaneh.com/37806/
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Les universités iraniennes relancent les manifestations dès le premier jour de leur réouverture
Le 21 février 2026, les universités iraniennes se sont une nouvelle fois transformées en arènes de protestation, de slogans et d’affrontements. Le premier jour de cours en présentiel après des semaines de fermeture et d’enseignement en ligne coïncidait avec le quarantième jour depuis la mort des victimes des manifestations de janvier. Plutôt que de marquer un retour à la « vie normale », il a une nouvelle fois mis en évidence le profond fossé qui sépare les étudiant·es et l’État.
Les manifestations de janvier 2026, qui ont débuté le 8 janvier, ont constitué l’une des plus grandes vagues de troubles de ces dernières années. Initialement déclenchées par des revendications économiques, notamment l’effondrement brutal de la monnaie et le dépassement de 150 000 tomans par le dollar américain, elles se sont rapidement transformées en revendications politiques explicites visant la structure du pouvoir.
Des centaines de personnes ont été tuées lors de la répression, parmi lesquelles un nombre important d’étudiant·es universitaires. Des milliers d’autres ont été arrêtées, suspendues ou ont fait l’objet de procédures disciplinaires. Les universités ont été temporairement fermées et les cours ont été dispensés en ligne. Pourtant, la réouverture de cette semaine a démontré que la fermeture des campus n’avait pas réussi à faire taire la dissidence.
Retour sur les campus, retour dans les rues
Dès les premières heures du matin, plusieurs grandes universités ont vu des rassemblements se former sur leurs campus. À l’université technologique Sharif, les étudiants·e se sont rassemblé·es dans la cour centrale et ont scandé des slogans contre le guide suprême iranien, contre le « régime religieux » et contre ce qu’elles et ils nomment la « dictature ». Des vidéos diffusées en ligne ont capturé des chants tels que « Mort au dictateur », « Honte à ce régime après des années de crimes » et « Mort à Khamenei ». Parallèlement à ces slogans, d’autres groupes ont scandé des chants différents, parfois contradictoires, reflétant la diversité des tendances politiques parmi les manifestant·es.
Le rassemblement à Sharif est rapidement devenu tendu avec l’arrivée de groupes d’étudiant·es affilié·es au Basij et des forces de sécurité du campus. Selon des images diffusées en ligne, des affrontements verbaux ont éclaté entre les étudiant·es et les groupes pro-régime, et l’atmosphère s’est envenimée pendant plusieurs minutes. Certain·es étudiant·es se sont adressé·es directement aux membres du Basij en scandant « Nous sommes les propriétaires de ce pays ». Le président de l’université serait apparu sur les lieux pour tenter de calmer la situation, mais la manifestation s’est poursuivie pendant des heures.
À l’université Shahid Beheshti de Téhéran, le rassemblement a pris une tournure différente, mais est resté profondément politique. Des étudiant·es de différentes facultés ont organisé un sit-in et allumé des bougies à la mémoire des personnes tuées en janvier. Elles et ils ont chanté en chœur « Ey Iran », une chanson patriotique devenue un symbole de protestation ces dernières années. Les noms de plusieurs étudiant·es assassiné·es ont été scandés par les participant·es. L’atmosphère était largement commémorative et triste, mais des slogans contre la répression et les arrestations ont également été entendus.
À Mashhad, les étudiant·es de l’université des sciences médicales se sont rassemblé·es en scandant « Azadi, Azadi » (liberté en farsi). Des vidéos montrent des étudiant·es debout en cercle dans la cour de l’université, scandant des slogans sans affrontements physiques. Cependant, des rapports ont fait état d’un renforcement des mesures de sécurité autour du campus et d’une présence visible du personnel de sécurité.
Certaines informations affirment qu’à l’université Sharif, alors que les chants s’intensifiaient, l’appel à la prière a été diffusé à plein volume par les haut-parleurs du campus, un acte que certain·es étudiant·es ont qualifié de tentative de perturber le rassemblement. Malgré cela, la foule ne s’est pas dispersée et la manifestation s’est poursuivie.
Des sit-in aux boycotts d’examens
Les manifestations d’aujourd’hui ne sont pas apparues de manière isolée. Depuis début février, une vague de sit-in et de déclarations communes d’étudiant·es s’est propagée dans plusieurs universités. Les étudiant·es des universités de médecine de Téhéran, Shiraz et Mashhad ont organisé des sit-in de plusieurs jours pour protester contre les arrestations de leurs camarades et le meurtre d’étudiant·es en janvier. Le slogan « Un·e étudiant·e peut mourir, mais elle ou il n’acceptera pas l’humiliation » est devenu l’un des slogans les plus répétés lors de ces actions.
Dans certaines universités, les étudiant·es ont décidé de boycotter les examens finaux. Des déclarations signées par des associations étudiantes ont déclaré que dans des circonstances où leurs camarades de classe avaient été tué·es ou emprisonné·es, « il ne pouvait y avoir de retour normal aux cours et aux examens ». Dans au moins un cas, les étudiant·es de plus de vingt universités ont annoncé leur intention d’organiser des grèves coordonnées à la fin du mois de février.
Dans le même temps, des procédures disciplinaires auraient été engagées contre des étudian·ets protestataires dans plusieurs établissements. Certain·es ont fait état de menaces de suspension ou d’expulsion. Pourtant, ces pressions n’ont pas empêché la publication de nouvelles déclarations. L’une d’elles disait : « Nous avons pris nos stylos pour écrire, mais les mots sont insuffisants face à la violence. »
Les universités, mémoire collective de la contestation
Pourquoi le mouvement étudiant est-il resté actif malgré une répression sévère et des arrestations massives ? La réponse réside en partie dans le rôle historique des universités dans la vie politique iranienne. Depuis des décennies, les campus sont parmi les premiers lieux où le mécontentement social se manifeste. En raison de leur âge, de leurs réseaux et de leurs liens avec des segments plus larges de la société, les étudiant·es agissent souvent comme des amplificateurs des revendications publiques.
Les manifestations de janvier, qui ont débuté pour des raisons économiques, ont rapidement pris un caractère politique avec une forte participation étudiante. Le retour aux cours en présentiel a signifié le retour sur des campus qui portent encore les traces de ces événements. Pour de nombreuses et nombreux étudiants, la commémoration du quarantième jour n’est pas seulement symbolique ; elle rappelle la présence de camarades de classe et d’ami·es qui ne sont plus dans les amphithéâtres.
Parallèlement, certains responsables ont proposé de désigner des « espaces officiels » pour les manifestations étudiantes sur les campus, une mesure décrite comme un effort pour « gérer » les manifestations. Cependant, cette idée a été accueillie avec scepticisme par de nombreuses et nombreux étudiants. Elles et ils affirment que les manifestations n’ont de sens que lorsqu’elles sont spontanées et indépendantes, et non confinées à des limites préétablies.
Des voix diverses, des revendications communes
L’une des caractéristiques marquantes des manifestations d’aujourd’hui était la diversité des slogans et des expressions politiques. Outre les chants anti-gouvernementaux virulents, d’autres messages ont été exprimés, reflétant la diversité des opinions politiques parmi les étudiant·es. Si les désaccords sont visibles, il reste un point de convergence commun : l’opposition à la situation actuelle et le rejet de la répression.
Les réseaux sociaux ont joué un rôle crucial dans la documentation des événements. Des vidéos et des reportages en temps réel provenant de différents campus ont permis d’avoir une vue d’ensemble de la situation. Une grande partie de cette couverture a été produite directement par les étudiant·es elles et eux-mêmes.
Dans l’ensemble, ce qui s’est déroulé dans les universités iraniennes le 21 février était plus qu’une manifestation d’une journée. Cela a montré que malgré la pression sécuritaire et les menaces disciplinaires, les universités restent l’un des principaux lieux d’expression de la dissidence. La réouverture des campus n’a pas conduit à une normalisation. Au contraire, elle a créé une nouvelle occasion pour les étudiant·es de réaffirmer leurs revendications.
Compte tenu de la trajectoire des dernières semaines, le mouvement étudiant semble entrer dans une phase qui combine le souvenir des personnes tuées et les appels à la responsabilité et à un changement politique plus large. La direction que prendra cette vague dépendra de multiples facteurs, de la réponse de l’État à l’expansion potentielle de la solidarité au-delà des campus. Ce qui est clair pour l’instant, c’est que les universités sont redevenues un moteur central de la transformation sociale et politique de l’Iran.
Siyavash Shahabi, 21 février 2026
https://firenexttime.net/iranian-universities-reignite-protests-on-first-day-of-reopening/
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Le lourd fardeau des peines sécuritaires sur la vie des enfants : entretien avec Hamed Farmand, défenseur des droits de l’enfant
Une conversation diffusée dans un podcast de Radio Zamaneh explique comment les arrestations et les condamnations à mort affectent les enfants, et pourquoi la vérité, la routine et la sécurité émotionnelle peuvent limiter les dommages à long terme.
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Ce texte est un résumé d’une conversation orale enregistrée par le journaliste Nasim Roshanai avec le militant des droits de l’enfant Hamed Farmand, initialement publiée sous forme de podcast sur Radio Zamaneh.
Au lendemain du soulèvement du 1404/janvier 2026, l’attention du public s’est largement concentrée sur les arrestations, les convocations et l’extension des poursuites judiciaires en matière de sécurité. Les chiffres compilés et publiés par les organisations de défense des droits humains suggèrent qu’au 47e jour du soulèvement, plus de 53 000 arrestations et 11 000 convocations avaient été enregistrées. Dans le même temps, les familles se préparent à faire face à de lourdes accusations « sécuritaires » – telles que « inimitié envers Dieu » et « corruption sur terre » – qui peuvent entraîner la peine de mort.
Dans le podcast, Farmand exhorte les auditeurs et les auditrices à regarder au-delà des catégories juridiques et à se tourner vers le terrain plus discret de la vie familiale : les enfants dont les parent·es sont détenu·es, condamné·es ou menacé·es d’exécution. Pour lui, c’est là que la crise devient la plus invisible et la plus durable.
Le traumatisme commence avant même que quoi que ce soit ne soit exécuté
Le point de départ de Farmand est clair : une condamnation à mort n’est pas seulement une décision judiciaire, c’est aussi une rupture psychologique. Même la simple possibilité d’une exécution peut bouleverser une famille, qui vit alors dans la peur et l’incertitude, et les enfants, qui ont davantage besoin de stabilité que les adultes, absorbent souvent cette instabilité sans avoir les mots pour la nommer. Il souligne que les familles peuvent sous-estimer le préjudice causé, car la santé mentale reste un sujet tabou, parce qu’il peut sembler dangereux d’en parler ouvertement, ou parce que la survie exige que tout le monde « continue à avancer ».
Pourquoi les enfants disparaissent de la vue
Un thème récurrent dans la conversation entre Roshanai et Farmand est la facilité avec laquelle la détresse des enfants passe inaperçue. Farmand décrit une pression sociale et familiale qui pousse à paraître résilient·e : l’attente d’être « fort·e », de ne pas s’effondrer, de ne pas montrer sa peur. Mais dans la pratique, dit-il, cette attente peut effacer la vulnérabilité de l’enfant. Les enfants apprennent à se taire afin de ne pas alourdir le fardeau des adultes, tandis que ces dernier·es, submergé·es par l’incertitude juridique et le stress constant, peuvent interpréter à tort les signaux émotionnels comme un « mauvais comportement » ou des sautes d’humeur.
Farmand note que ce qui ressemble à de l’entêtement peut être du chagrin, ce qui ressemble à de l’agressivité peut être de la peur, et ce qui ressemble à du détachement peut être une tentative de l’enfant pour faire face à la confusion.
Quand la glorification devient un piège
Farmand se montre particulièrement prudent lorsqu’il s’agit de transformer la/le parent incarcéré·e en « héros/héroïne inaccessible ». Il comprend pourquoi les familles agissent ainsi : pour protéger leur dignité, se prémunir contre la stigmatisation, offrir à l’enfant quelque chose à quoi se raccrocher. Mais il met en garde contre le fait que la glorification peut limiter la palette émotionnelle de l’enfant. Si la/le parent·e est uniquement présenté comme un·e héros/héroïne, l’enfant peut se sentir interdit d’exprimer sa colère, son ressentiment, sa déception ou même sa frustration ordinaire, des émotions courantes lorsqu’un·e parent·e disparaît soudainement ou devient inaccessible.
Selon Farmand, les enfants peuvent aimer profondément un·e parent·e tout en se sentant abandonné·es. Elles et ils peuvent être fier·es et furieuse/furieux à la fois. Un récit qui ne laisse place qu’à l’admiration peut transformer des sentiments normaux en culpabilité, et la culpabilité, dit-il, aggrave souvent le traumatisme.
La vérité, sous une forme accessible à l’enfant
L’une des questions les plus difficiles abordées dans leur podcast est celle de savoir ce que les familles doivent dire aux enfants au sujet de l’arrestation, de la condamnation ou du risque d’exécution. Farmand soutient que le droit de l’enfant à savoir est important, mais que la manière de le lui dire l’est tout autant. Il fait la distinction entre une divulgation brutale et une vérité adaptée à l’âge : des explications simples, des assurances régulières et un espace permanent pour les questions plutôt qu’une seule « révélation » accablante.
Il prévient que le silence est rarement neutre. Les enfants sentent la crise : les coups de téléphone chuchotés, les absences soudaines, les adultes tendu·es, les routines perturbées. Lorsque personne ne leur explique ce qui se passe, les enfants comblent souvent les lacunes avec des imaginations pires que la réalité, ou elles/ils en concluent que le monde est dangereux et que les adultes ne sont pas fiables. Pour Farmand, l’objectif n’est pas de surcharger les enfants avec des détails destinés aux adultes, mais de protéger leur confiance : « Voici ce qui se passe, tu n’es pas responsable et tu n’es pas seul·e. »
Un espace sûr pour la colère, le désir et la contradiction
Farmand insiste également sur la nécessité d’un espace émotionnel sans jugement, notamment parce que les enfants peuvent ressentir de la colère envers la/le parent·e détenu·e. Il insiste sur le fait que cette colère n’est pas une trahison, mais une réaction normale à la perte, à la peur et au bouleversement. Ce qui nuit aux enfants, ce n’est pas le sentiment lui-même, mais le fait qu’on leur dise que ce sentiment est inacceptable.
Il soutient que les enfants devraient être autorisé·es à exprimer leur nostalgie, leur rage, leur confusion et leur chagrin sans être corrigé·es par la fierté ou le silence. En ce sens, le récit du « héroïne/héros » peut causer un double préjudice : il peut bloquer les sentiments honnêtes et ajouter une pression pour exprimer la « bonne » émotion.
Visites, appels téléphoniques et les possibilités les plus difficiles
Enfin, Roshanai et Farmand discutent des décisions qui peuvent devenir urgentes dans les familles confrontées à des peines sévères : visites, appels téléphoniques, possibilité d’exécution, et même questions relatives au deuil et à l’enterrement. Farmand souligne qu’il n’existe pas de règle universelle. Ces choix doivent être faits avec l’aide d’un spécialiste et en accordant une attention particulière à la psychologie de l’enfant.
Il insiste toutefois sur un principe : les enfants ont besoin d’être préparé·es plutôt que d’être exposé·es soudainement à la réalité. Des conversations progressives et adaptées à leur âge sur la mort, introduites calmement, honnêtement et au fil du temps, peuvent réduire le choc et la désorientation si le pire se produit.
Ce que Farmand souhaite que les familles retiennent
Tout au long du podcast, le message de Farmand est cohérent : la violence politique ne s’arrête pas aux prisons et aux tribunaux ; elle touche le corps et l’esprit des enfants. La protection commence lorsque les adultes prennent au sérieux le monde intérieur des enfants, grâce à une communication sincère adaptée à leurs capacités, à des routines qui rétablissent la stabilité, au refus d’instrumentaliser les enfants à des fins publiques et à un environnement familial où chaque sentiment peut être exprimé sans honte.
Nasim Roshanaei, 19 février 2026
https://en.radiozamaneh.com/37800/
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La ruelle qui n’a pas tenu dans la valise
La fermeture éclair de la valise n’avait rien d’une ligne d’arrivée : c’était une plaie. Ma mère a lissé mon col puis a retiré sa main, comme si toucher rendait l’adieu plus réel. Mon père faisait tourner son alliance pour éviter que nos regards ne se croisent.
Lettre de l’exil adressée au régime islamique qui occupe l’Iran.
Ce 14 février.
Avez-vous vu les images du 14 février ?
Je les ai vues. Pas comme une nouvelle : comme une brûlure. Et je ne pose pas cette question pour obtenir une réponse. Cette question est l’acte d’ouverture d’un acte d’accusation : parce que tout ce qui devient « image », vous l’invalidez ; tout ce qui devient « preuve », vous le brûlez. Or ce jour-là, Ce 14 février, la rue s’est faite preuve pas pour vous, pour le monde, pour l’histoire, pour nous qui marchons avec des morceaux de vie arrachés.
Le moment où j’ai fermé ma valise, le bruit de la fermeture éclair n’avait rien d’une ligne d’arrivée : c’était une plaie que je traçais, de ma propre main, sur ma vie. Ma mère n’a rien dit. Elle tenait juste le bord de son foulard entre deux doigts, comme si, en le lâchant, son visage devait s’effondrer. Son regard s’est arrêté sur le col de ma chemise ; elle l’a lissé, puis a retiré sa main, comme si, toucher rendait l’adieu plus réel. Mon père, lui, se taisait aussi, mais ce n’était pas un silence paisible : il faisait tourner son alliance pour éviter que nos regards ne se croisent. Par moments, il grattait l’arête de cuir de sa chaussure avec l’ongle, non par colère, mais par cette impuissance nue devant une seconde qu’on ne peut plus rembobiner.
Puis je suis passé, une dernière fois, par cette ruelle : vieille, étroite, avec des murs qui sentaient l’enfance. Chaque tournant était comme une page d’un cahier refermé depuis longtemps et qui, au moment même du départ, se rouvrait. Une fenêtre entrouverte, l’ombre d’un arbre sur un mur, un morceau de lumière sur les pavés… et cette sensation insupportable : « la dernière fois ». C’est là que j’ai compris : l’exil ne commence pas à l’aéroport ; il commence au moment où la vie est contrainte d’inventer pour elle-même une « dernière fois ».
Revenons au 14 février.
Dans cette foule, j’ai vu un homme de mon âge. Il glissait entre les corps, tirant quelque chose qui n’était plus une valise : c’était un petit cercueil d’enfance, à deux roues. Un cercueil où il n’y avait pas seulement des vêtements, mais des années, des voix, des photos et une ruelle ancienne enterrée dedans. Les roues crissaient sur l’asphalte comme un métronome sans pitié, battant notre rythme commun : partir, partir, partir… Et à cet instant, la fermeture éclair de ma propre valise m’est revenue dans l’oreille. Partout où vous nous avez chassés, vous avez aussi exporté la valise comme « forme obligatoire de la vie ». Vous ne nous avez pas seulement déplacés : vous nous avez conditionnés.
C’est ici que ma lettre cesse d’être plainte pour devenir accusation : vous ne nous avez pas seulement expulsés d’un territoire ; vous nous avez expulsés des évidences. L’évidence qu’un être humain est d’abord un être humain, pas un dossier, pas un risque, pas une suspicion. L’évidence qu’un nom est un nom, pas une charge. L’évidence qu’être iranien, dans le monde, ne devrait pas signifier « prouver sans fin ».
Vous avez bâti un mécanisme où l’humain doit sans cesse s’expliquer ; sans cesse démontrer qu’il n’est pas le monstre que vous avez exhibé au monde. Ce n’est pas une souffrance privée : c’est une ingénierie. Une ingénierie des humiliations minuscules. Une ingénierie des silences courts. Une ingénierie de la question en trop, cachée derrière un sourire. Une ingénierie de ce moment où l’agent — avant d’entendre ta voix — te transforme en une image prête-à-l’emploi.
Et avec cette ingénierie, vous avez produit ce que j’appelle : l’économie de la séparation. Vous vivez de nos séparations. En tranchant des liens élémentaires : mère/enfant, amante/aimé, frère/sœur. Vous prenez la famille en otage pour que nous parlions bas, que nous taisions les noms, que nous cachions les images, que nous vivions même la joie avec la peur. Vous avez fait qu’un appel banal, avant même le « bonjour », sente le danger.
Et cela n’a pas seulement saboté la vie de « notre génération », vous avez injecté ce sabotage dans l’avenir. Les générations après nous grandissent dans d’autres langues, mais elles apprennent chez nous la grammaire de la peur. Un enfant qui ne sait pas encore ce qu’est la politique sait déjà faire la différence entre « parler fort » et « baisser le ton ». Vous avez légué l’exil : pas seulement un héritage géographique, un héritage psychique.
Le 14 février 2026, la diaspora iranienne ne s’est pas seulement rassemblée : elle s’est reconnue.
Dans le froid, sous le soleil, au bord d’un lac gelé ou au milieu d’une avenue, nos corps ont fait ce que le régime islamique occupant l’Iran redoute le plus : tenir ensemble.
À Munich, l’air était tel que les souffles prenaient forme puis mouraient ; comme si chaque respiration était une phrase trop courte qui gelait avant d’être terminée. Les paumes se mouillaient dans les gants, puis se refroidissaient encore. Les corps avançaient épaule contre épaule, et les pas sur la pierre sonnaient comme un tambour lent poussant le temps vers l’avant. Là, au milieu d’un froid brutal, quelque chose restait chaud : la chaleur d’une foule qui te rappelle soudain que tu n’es pas seul. Les slogans, quels qu’ils fussent, montaient des gorges, heurtaient le plafond du ciel gris, et revenaient. Là, j’ai senti ce que signifie « respirer ensemble » : une voix peut être sûre, quand elle est portée par le nombre.
De même à Los Angeles, la lumière n’était pas la même. Le soleil brillait sur l’asphalte, l’ombre des palmiers tombait sur les pancartes. Certaines mains tenaient des cartons écrits à la main : les traits ne tremblaient pas, ils accusaient. Certains visages n’avaient plus de larmes, mais les yeux étaient rouges ce n’était pas le soleil : C’était une autre forme du poids des années d’exil : l’exil long, l’exil qui a construit une seconde ville et qui se brise pourtant la nuit sur un seul mot.
À Toronto, c’est le froid qui traverse les corps jusqu’aux os. La neige craque sous les pas, la vapeur des cafés monte. Les gens serrent leurs écharpes, mais les mots sortent sans manteau. On y voit quelque chose qui ressemble à la ténacité : tenir debout dans un froid qui repousse le corps, seulement pour que l’histoire ne recule pas.
Tout cela n’est pas « une image » qu’un démenti efface. Ce sont les signes d’une fissure : une fissure dans votre mécanisme. Vous voulez que nous restions séparés pour rester étouffés. Or ce jour-là, les séparés se sont tenus côte à côte. Et chaque côte-à-côte est une attaque contre votre économie de la séparation.
Ici, ma voix n’est plus celle d’une victime : c’est celle d’un plaignant.
Vous nous avez cassés, mais nous nous sommes multipliés.
Vous nous avez tranchés, mais la coupure a ouvert des chemins.
Vous avez voulu nous réduire au silence, nous sommes devenus archive.
Une archive, c’est ce qui ne meurt pas parce que c’est enregistré. C’est ce qu’un ordre ne peut pas effacer. Vous avez peur de l’image, peur de la voix, peur du mot, parce que chacun peut fabriquer un « dossier ». Et nous, précisément là où vous croyiez mettre un point final, nous avons commencé à assembler des dossiers : dans des textes, des films, des témoignages minuscules, dans la mémoire du quotidien.
Je refuse pourtant de me réfugier dans le slogan. Je reviens volontairement à ce qui est dur, matériel, indiscutable : ce petit cercueil d’enfance, à deux roues.
La valise de cet homme, au milieu de la foule, avançait comme un aveu, votre aveu, malgré vous. Vous vivez de nos séparations ; mais cette séparation revient, ville après ville, rue après rue, rassemblement après rassemblement, sous forme de preuves. Vous nous avez voulu dispersés pour que nous soyons oubliés ; mais la dispersion, lorsqu’elle a de la mémoire, devient réseau. Et le réseau est le cauchemar de tout régime qui se nourrit de la coupure.
Vous avez saboté la vie de notre génération : en transformant l’avenir en suspension, le présent en anxiété, le passé en chose à cacher. Vous avez aussi blessé la vie de ceux qui viennent après nous : car notre enfant, même s’il n’a jamais vu l’Iran, grandit dans une maison où une ruelle ancienne respire, une ruelle qui « n’est pas entrée » dans la valise, mais qui n’en est pas partie non plus.
Et vous voulez encore, comme toujours, nier ?
Je repose la même question, cette fois sans le ton de la demande, mais avec le ton du jugement :
Je repose la question : avez-vous vu les images du 14 février 2026 ?
Regardez-nous : nous sommes pleins de douleurs et ce sont précisément ces douleurs qui vous démasquent, parce qu’elles ne sont pas aveugles. Elles ont une mémoire, des noms, un chemin.
S’il fallait une seule phrase pour dire l’exil, elle viendrait d’un deuil très ancien :
Levez-vous que nous pleurions ensemble.
Ali Zare Ghanatnowi, Cinéaste Iranien
https://blogs.mediapart.fr/ali-zare-ghanatnowi/blog/190226/la-ruelle-qui-n-pas-tenu-dans-la-valise