La journaliste Zahra Joya archive les violences sexistes des talibans
Par Léa Petit Scalogna
Extrait de la Revue Axelle media belge, N°266 janvier-février 2026
Zahra Joya est la fondatrice de Rukhshana Media, un média afghan en ligne dédié au récit des violences faites aux femmes. Menacée par le régime taliban en raison de son genre et de son appartenance à une minorité ethnique, la journaliste s’est réfugiée à Londres, d’où elle continue à porter la voix des femmes afghanes.
Si les talibans devaient croquer le portrait-robot d’une personne qu’ils détestent, peut-être dessineraient-ils le visage de Zahra Joya. Cheveux de jais partiellement recouverts d’un fin voile vert, regard assuré et appartenance à la minorité ethnique chiite des Hazaras : le régime le plus répressif du monde envers les femmes l’exècre. À tel point que les talibans, le groupe fondamentaliste à la tête de l’Afghanistan, l’ont menacée et contrainte à quitter son pays natal.
« Ils haïssent les femmes, les Hazaras et les journalistes indépendants. Il se trouve que je suis les trois », déroule pour axelle la fondatrice de Rukhshana Media, âgée de 33 ans, rencontrée à Londres où elle s’est exilée quelques semaines après le retour des talibans au pouvoir, en août 2021. Elle venait tout juste de créer, en novembre 2020, avec ses quelques économies personnelles, la plateforme Rukhshana Media. L’objectif de Zahra Joya : dénoncer l’idéologie talibane, de ses balbutiements en 1994 jusqu’à sa forme politique à la tête du gouvernement afghan.
Ce groupe fondamentaliste prend le pouvoir du pays une première fois, de 1996 à 2001, et finit par être renversé par une intervention militaire américaine. Les talibans, tapis dans l’ombre, continuent d’influencer la politique locale et fourbissent leurs armes jusqu’à leur retour. Le mode opératoire se répète : ils instaurent une théocratie où les femmes et les filles n’ont pas le droit de travailler, d’étudier ou d’accéder librement à l’espace public – uniquement en raison de leur genre. Les entorses à l’interprétation fondamentaliste talibane de la loi religieuse, la charia, sont sévèrement punies par des châtiments corporels ou des exécutions publiques.
Au nom de Rukhshana
Rukhshana Media porte le nom d’une jeune femme lapidée à mort en 2015 après avoir tenté de s’échapper d’un mariage forcé. Elle prévoyait de s’enfuir avec l’homme qu’elle aimait. Sur le site du média, ces quelques mots : « Nous voulons que chaque fois que quelqu’un dit ou entend ce nom, on se souvienne d’elle et de sa mort tragique aux mains de mollahs fanatiques qui vivent toujours en toute impunité. »
Il faut informer le monde entier de ce qui se passe dans notre pays
Rukhshana rejoint la mosaïque de femmes maltraitées, invisibilisées et persécutées dont Rukhshana Media fait le récit. Les histoires de ces femmes afghanes, racontées en pachto (langue du peuple pachtoune) et en persan avant d’être publiées en anglais dans un second temps, sont une adresse à la communauté internationale. « La plupart des médias internationaux ne peuvent plus couvrir l’actualité afghane, alors il faut informer le monde entier de ce qui se passe dans notre pays. »
Raconter cette oppression ne représente pas seulement un travail pour les journalistes de Rukhshana Media – et dont une partie sont bénévoles –, mais des archives historiques, une trace de l’innommable. Zahra Joya raconte aujourd’hui son chemin de vie dans un livre autobiographique, The Vanishing Girl of Kabul, (« La fille disparue de Kaboul »), dont la parution en anglais est prévue pour l’été prochain aux éditions Robinson. « J’espère que, un jour, ceux qui violent nos droits devront rendre des comptes. Le moment venu, nous aurons des preuves de leur tyrannie à leur opposer », assure celle qui a déjà subi le régime taliban pendant son enfance.
Zarah-Mohammed
Du haut de ses cinq ans – elle est née en 1992 –, elle résistait déjà. Lorsque les talibans interdisent l’éducation des filles dès l’école primaire, elle enfile des vêtements de garçon et se fait appeler Mohammed. « Avec mon oncle, nous marchions pendant quatre heures aller-retour pour nous rendre à l’école, se souvient-elle. Je le faisais car apprendre était ma passion. » Sur les traces de son père procureur, elle souhaite étudier le droit. Mais dans sa vingtaine, la rencontre avec ses camarades de classe, leurs vies percutées par le sexisme, la poussent sur le chemin du journalisme.
Vingt-huit ans plus tard, Zahra Joya n’a rien perdu de la ténacité qui l’animait enfant. À nouveau, dans la société afghane, l’école est interdite aux petites filles, et les femmes ne peuvent plus parler en public, chanter, étudier, sortir sans un tuteur masculin ou bien encore travailler (sauf pour les professionnelles de santé, les seules autorisées à soigner les femmes).
Zahra Joya et les reporters de Rukhshana Media documentent les violences sexistes au péril de leur vie, alors que 43 % du paysage médiatique afghan a été décimé seulement trois mois après le retour des talibans, selon RSF. Zahra Joya, elle, a dû fuir les intimidations, quelques semaines après le retour des talibans au pouvoir. « Ma vie était en danger, j’ai dû partir et j’ai survécu pour continuer à raconter les histoires de celles qui sont restées », raconte-t-elle.
Pour les reporters sur place, elles n’ont d’autre choix que de masquer leur identité, choisir des pseudonymes et dissimuler leur localisation. Au départ, les journalistes n’étaient que des femmes dans un média « par les femmes et pour les femmes ». Mais la rédactrice en chef s’est retrouvée face à de telles difficultés de recrutement dans certaines régions du pays, notamment à cause des risques encourus par les femmes, que des hommes ont finalement intégré la rédaction. L’équipe reste tout de même majoritairement féminine et le conseil d’administration l’est exclusivement, « j’y tiens ».
Savoir qu’une partie de ma famille n’est pas en sécurité est une angoisse constante
Zahra Joya sait les journalistes en insécurité, facilement atteignables par les talibans. Les sourcils froncés, elle décrit « une inquiétude qui m’accompagne à chaque instant », ajoutée à celle pour sa propre famille en exil. Son frère et sa sœur pourraient bien être contraint·es de retourner en Afghanistan après avoir fui le pays pour se réfugier légalement au Pakistan… qui refuse de renouveler leur visa. « Ils courent un réel danger et savoir qu’une partie de ma famille n’est pas en sécurité est une angoisse constante. »
Écrire pour celles qu’on muselle
Dans ses rêves les plus précieux, Zahra et les sien·nes retournent vivre en Afghanistan, une fois le pays apaisé et libéré de l’autocratie des talibans. « J’ai des racines profondes dans ces terres », confie celle qui est née dans un petit village de la province de Bâmiyân, considérée comme la capitale de la communauté Hazara, persécutée depuis des siècles en Afghanistan.
Le fait que les Hazaras pratiquent un islam chiite et leur rejet d’un certain conservatisme sociétal les positionnent parmi les cibles privilégiées des talibans. « Ils ne nous supportent pas et ils nous le font bien ressentir », témoigne Zahra Joya, à l’intersection de plusieurs discriminations, raciales et de genre.
Les hommes ne le feront pas pour nous…
La journaliste féministe observe d’un œil dépité le backlash mondial, contrecoup réactionnaire suite aux – quelques – avancées des droits des femmes dans le reste du monde. Mais sa « mission » s’en voit intensifiée : pour elle, documenter les violences patriarcales en tant que rédactrice en chef de Rukhshana Media relève du devoir. « Les hommes ne le feront pas pour nous… », ironise Zahra Joya, dont les modèles sont l’écrivaine britannique Virginia Woolf et Nawal El Saadawi, l’autrice et médecin égyptienne. Toutes deux auraient probablement suscité autant de haine de la part des talibans que Zahra Joya aujourd’hui.
Mais la détestation pour ce qu’elle représente, elle n’en a que faire. La vision d’une société meilleure se réanime à chaque fois qu’elle reçoit un message de soutien ou une nouvelle source d’information, émanant parfois de collaborateurs du régime taliban. La majorité de ses compatriotes déteste ces extrémistes, répète-t-elle à l’envi. Le média survit d’ailleurs grâce aux dons des internautes, qui soutiennent le combat.
Alors l’espoir, c’est dans le peuple afghan qu’elle le place. Malgré l’exil, les menaces et la brutalité, elle est convaincue que chaque témoignage préserve la mémoire de celles qui, au quotidien, affrontent la haine des femmes. Les articles du média racontent cette violence, mais aussi des histoires de courage, de résistance. De rêves empêchés, mais jamais éteints. Comme cette Afghane qui lance une entreprise de lampes électriques en toute discrétion et forme d’autres femmes à en fabriquer elles-mêmes. Ou ces étudiantes qui suivent des cours en ligne pour ne rien manquer de leur instruction. Et Zahra Joya s’évertue à faire entendre leurs voix.