« Les Français et les Algériens doivent se parler de tout, avec respect »

dimanche 28 octobre 2012
par  Ruptures
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Malika Benarab Attou, Députée européenne

« Les Français et les Algériens doivent se parler de tout, avec respect »

Entretien réalisé par Kamel Lakhdar-Chaouche - Dimanche 28 Octobre 2012

Députée au Parlement Européen, Malika Benarab Attou, une Franco-Algérienne, est aussi membre de la Délégation Maghreb et de l’Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne.

L’Expression : Quelle lecture faites-vous de la déclaration de François Hollande ayant reconnu la répression féroce commise par la police française le 17 octobre 1961 à Paris ?

Malika Benarab Attou :
Je salue cette déclaration qui était attendue de longue date. Je regrette néanmoins que ce ne soit pas de vive voix, cela lui aurait donné plus d’humanité et une image personnifiée, donc plus de force. Cependant, cette déclaration constitue un geste historique que j’estime à sa juste valeur. Aussi, faut-il le noter que c’est la première fois que la plus haute autorité de l’Etat engage la République française dans un acte de reconnaissance d’une répression meurtrière d’Algériens dans le contexte de la colonisation. En même temps, cela reste timide. Car, il n’y a rien de si concret concernant les responsabilités, et non plus sur l’ouverture des archives. Toutefois, j’apprécie la constance et le respect de ses engagements manifestés par le président Hollande sur cette question.

Avant d’être élu, M. Hollande avait déclaré que « ce drame, le massacre des manifestants algériens sous les ordres du préfet Papon un certain 17 octobre 1961 à Paris, avait été occulté des récits historiques et il était important de rappeler ces faits ». Je pense aussi que le geste du président recouvre une triple dimension. D’abord symbolique, c’est bien la police, sous les ordres du préfet Papon, qui a conduit ce massacre de 1961, d’où la responsabilité de l’Etat français alors colonial. L’histoire franco-algérienne est un symbole pour beaucoup de peuples du Sud. La France, un pays porteur des valeurs des lumières, celle des droits de l’homme, colonise de manière féroce un pays, à très grande majorité musulman. Elle crée un sous-statut d’indigènes pour les autochtones et déplace des milliers de personnes qu’elle met dans la misère pour capter les bonnes terres qu’elle attribue à des colons venant de toute l’Europe. Et cette grande puissance se trouve face à un peuple qui va résister et gagner son indépendance au prix de sacrifices immenses. Le paradoxe et la complexité de la situation, c’est que c’est au nom des mêmes valeurs universelles (que la France proclame, mais qu’elle bafouait en Algérie) que beaucoup de résistants et combattants pour l’indépendance de l’Algérie se sont engagés. Ensuite, la dimension politique de cet acte, vient du fait qu’il intervient à quelques jours de la visite officielle du président et qu’il permet de lancer un signe d’apaisement aux Algériens avant d’aller à leur rencontre dans leur pays. Enfin, stratégique car l’Algérie dispose de ressources énergétiques fossiles importantes, que c’est un pays riche (200 milliards de dollars de réserves de change) et influent, qui a un rôle crucial dans toute la région maghrebo-sahélienne dans un moment où se posent de graves questions sécuritaires.

Pensez-vous que l’arrivée du socialiste François Hollande à la tête de la République française permettrait d’assainir le passif historique entre Alger et Paris pour ouvrir des portes à des nouveaux horizons plus cléments entre les deux peuples ?

C’est une question difficile, car l’autre François, président socialiste, Mitterrand, n’a pas vraiment joué ce rôle...En tout cas, le geste de reconnaissance des massacres du 17 octobre 1961 par François Hollande est de bon augure. En même temps, il y a en France une génération de Français, qui ont vécu en Algérie. Certains étaient propriétaires-colons, d’autres simples citoyens, beaucoup d’engagés même du côté de l’Algérie, qui y sont restés. Le traumatisme des dernières années sanglantes et du départ massif et en catastrophe. Cela a créé des blessures, qui ne sont pas fermées pour tous. Les paroles commencent à peine à émerger sur les vécus de ces personnes. Certains sont dans la nostalgie et regrettent que la France ne soit pas sortie de la colonisation par une volonté politique ce qui aurait permis à tous de vivre ensemble avec les mêmes droits et dignité. Mais, d’autres sont encore dans l’idéologie de l’Algérie française coloniale et n’ont pas fait le deuil de la colonisation, avec un esprit revanchard... Qu’ils font payer à tous les musulmans en France qu’ils englobent dans leur ressentiment. Il y a en France un « impensé colonial » qui perturbe les relations avec l’Algérie. Les Français et les Algériens doivent se parler, plus, de tout, avec respect. Et les historiens indépendants en croisant leur regard peuvent contribuer à ouvrir les esprits et mettre des mots pour comprendre de manière apaisée ce qui s’est passé. Les faits doivent être nommés, les victimes reconnues. Et puis, je compte sur les jeunes des deux rives pour questionner, débattre, se rencontrer et imaginer des projets fraternels ensemble. La culture : les films, les reportages, les livres, les musiques... sont essentiels pour contribuer efficacement à cela, car ils entraînent le partage et le plaisir, l’émotion. Au fond, je crois que la relation de ces deux peuples est passionnelle, car ils sont bien plus semblables qu’ils ne veulent l’admettre : la soif de liberté et de justice leur est commune. L’idéologie coloniale est destructrice et inacceptable, elle a empêché une vie ensemble, équilibrée et causé trop de blessures... C’est pourquoi la reconnaissance est importante : elle permettra de tourner la page. Et, elle, par voie de conséquence crée un sentiment d’apaisement.

Le ministre français des Affaires étrangères a déclaré, il y a quelques jours, que la France ne compte pas oeuvrer pour la signature d’un traité d’amitié avec l’Algérie, néanmoins il plaide pour un accord stratégique englobant les différents secteurs d’activité. Comment appréciez-vous cette déclaration ?

Je pense que ce serait une erreur ! Car, au contraire, nous, Algériens et
Français, Franco-Algériens et Algéro-Français, nous avons besoin d’un tel traité maintenant. L’amitié nécessite des actes ! La responsabilité des acteurs politiques ce n’est pas d’attendre une supposée maturité des peuples, sinon Badinter n’aurait jamais travaillé à abolir la peine de mort ! Soyons ambitieux : un traité d’amitié entre ces peuples leur permettrait de sortir de cette histoire douloureuse et de commencer à construire un avenir commun en s’appelant « ami ». Nous sommes dans un monde où les risques de fractures Nord-Sud et les intégrismes de toutes sortes montent : que les Algériens et les Français signent un traite d’amitié serait un message aussi fort que celui qui a permis à l’Allemagne et la France de bâtir l’Europe. Et puis, c’est aussi important pour les jeunesses des deux rives qui pourraient entrer dans une dynamique d’échanges plus importante. Refonder un projet d’union méditerranéenne en mettant au coeur du projet les jeunes, à partir d’une amitié franco-algérienne est-ce trop utopique ? Le ministre Laurent Fabius a parlé d’accord stratégique dans les domaines économique, éducatif et sécuritaire. Bien sur, l’Algérie présente d’énormes potentiels, car elle a des besoins et de l’argent mais cela profite-t-il vraiment à tout le peuple ? Et j’espère que le ministre ne se sera pas muet sur les questions de droits humains : des militants, des syndicalistes qui manifestent pacifiquement, se font harceler juridiquement tous les jours ! Ce serait dramatique que la France donne l’impression de venir faire du business sans ouvrir les yeux et être regardante sur les droits de l’homme et de la femme (faut-il rappeler que le code du statut personnel est le plus rétrograde du Maghreb), sur la corruption, le manque d’indépendance de la justice... Enfin aucun traité, d’amitié a fortiori, n’est acceptable tant que la libre circulation (je ne parle pas de résidence) des personnes continue à être entravée aussi fortement. Si la France permettait aux Algériens de venir et aller plus facilement et l’Algérie faisait de même pour les Français en les encourageant à venir par une véritable politique d’accueil touristique cela serait des pas de géant. Le peuple algérien a soif de démocratie. Je ne crois pas qu’il souhaite une révolution, la décennie sanglante a causé et laissé beaucoup de traumatismes. Mais une conversion démocratique devient incontournable : l’Algérie a une jeunesse éduquée, une diaspora dont une grande partie vit en France, ce qui lui donne un potentiel pour mettre en œuvre un véritable processus de démocratisation pacifique. Soyez à l’écoute de la société civile c’est essentiel !
La France demande à la Turquie de reconnaître le génocide arménien et refuse de présenter des excuses officielles à l’Algérie. Pourquoi à votre avis, cette politique du deux poids, deux mesures ?

Selon moi, il faut distinguer la nécessité de la reconnaissance des crimes partout et par tous ceux qui les ont commis, des excuses ou repentances. Demander à toute une génération de faire des excuses pour des crimes commis par des parents ou des grands-parents qu’ils ne connaissent pas c’est difficile car cela suppose la culpabilité. Pour moi l’essentiel est celui de la reconnaissance des faits et des responsabilités c’est-à-dire le contraire du déni ou du mensonge. Néanmoins, la reconnaissance des faits c’est ce qu’a commencé l’Etat français par la bouche de son président. Elle est nécessaire, car elle répond à un besoin profond de tout être humain : celui de la vérité et à partir de là un deuil est possible, et la cicatrisation des blessures aussi... cela amène-t-il la possibilité du pardon ?

Un dernier mot !

Je dirais aux Algériens Saha Aidkoum ! Et que les mois à venir soient ceux de la réconciliation et de l’amitié entre mes deux peuples.