Edito Juillet-Août 2014

« Pour Helma Sanders-Brahms »
mercredi 2 juillet 2014
par  Ruptures
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Edito

« Pour Helma Sanders-Brahms »

Nous ne verrons plus le beau visage un peu mélancolique de la cinéaste allemande Helma Sanders-Brahms qui nous a quittés le 27 mai 2014. Ses films sont pour nous, féministes cinéphiles, étroitement liés au Festival international de films de femmes, d’abord à Sceaux (92) puis à Créteil (94). Ce fut un éblouissement de découvrir en 1979 et dans les années 80 l’étonnante vitalité des cinéastes allemandes qui tissaient un lien étroit entre leur vie et l’Histoire de leur pays qu’elles questionnaient. Helma faisait partie de ce groupe et son film, « Allemagne, mère blafarde » (1980) fut un choc. Ce récit poignant trace un lacis de chemins où l’Histoire, « avec une grande hache », prend tout son sens par les violences qu’elle imprime dans les parcours individuels. La guerre, ce ne sont pas les grands champs de bataille, mais un long travail de sape qui détruit les individus. C’est l’histoire d’un jeune couple dont la vie bascule : la femme met au monde une petite fille dans un monde en ruines tandis que le père est au front. Et, quand il revient, leur vie ne pourra plus reprendre : l’avant et l’après se bousculent et s’entrechoquent. Ce film, revu en 2008 pour les trente ans du Festival, a gardé toute sa puissance et des images fortes restent imprimées dans bos mémoires : Lene marchant avec sa petite fille à travers les ruines, le regard de l’enfant assistant au viol de sa mère par deux soldats américains …

« Je ne sais pas pourquoi il est si difficile de rester dans le bonheur, c’est l’expérience profonde que je fais de ma vie : la guerre ne s’arrête pas. Il y a une chose dont je suis sûre, je suis née pendant la guerre, et celle-ci m’a vraiment marquée. Tous mes films sont des films de guerre mais dans une vision européenne. » (Interview d’Helma par Françoise Maupin, 1985). Cette guerre c’est sans doute l’impossibilité des attaches, la difficulté à franchir des frontières qu’elles soient spatio-temporelles ou internes. « Laputa, île flottante » se déroule à Berlin qui apparaît comme un fragment de ville (le mur existe encore). Le film est une esquisse d’amour entre une photographe polonaise qui retourne toujours à l’Est et un architecte français qui revient à Paris. « Papillon noir » explore les difficultés de la séparation avec ses origines en nous faisant suivre les débuts d’un jeune danseur taïwanais à Budapest. C’est la marche de l’histoire qui dans « Mon cœur à personne », construit progressivement une barrière entre la poétesse juive Else Lasker-Schueler qui s’éprend du poète Gottefried Benn de plus en plus fasciné par les nazis. Le cinéma de cette réalisatrice emprunte des chemins escarpés pour explorer des rencontres, des confrontations dans un monde souvent morcelé, divisé.

Helma Sanders-Brahms a été une des fidèles du Festival international de films de femmes où plusieurs de ces films ont été présentés en avant-première ou en compétition. En 1985 déjà, le Festival organisait une rétrospective de son œuvre ; elle a été l’invitée des plus grands festivals du monde ; en 1998, elle reçoit au Japon, le prix Yasue Yamamoto Award pour l’ensemble de son œuvre alors qu’il est presque toujours réservé à des Japonais.

En tant que cinéaste, Helma s’est toujours impliquée pour que vive le cinéma européen et elle a toujours su garder les yeux grands ouverts sur la diversité du monde.

Marie-Josée Salmon.

(Extrait du Bulletin du Réseau Féministe « Ruptures » n° 356-Juillet-Août 2014)