Edito Janvier 2010

vendredi 1er janvier 2010
par  Ruptures
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Les pouvoirs politico-religieux contre les droits des femmes

Faisons un bref retour sur l’année 2009 pour interroger la montée des pouvoirs politico-religieux et ses conséquences sur les droits humains des femmes.

Notre Père qui êtes aux cieux … restez-y

Le Vatican qui, début 2009, avait manifesté sa volonté d’intégrer les intégristes catholiques (Affaire Williamson) a apporté son soutien et sa caution à l’excommunication prononcée par l’archevêque de Recife (Brésil) à l’égard d’une enfant enceinte à la suite de viols de sa mère ainsi que des médecins ayant participé à l’avortement. En Espagne, l’Eglise qui bénéficie de puissants relais médiatiques, politiques et militants - dont l’Opus Dei - a apporté tout son soutien à une manifestation contre le projet de dépénalisation de l’IVG. D’une façon générale, dans les pays où la hiérarchie catholique use et abuse de son influence, on constate des distorsions flagrantes entre la législation concernant la contraception et l’IVG et, d’autre part, les pratiques sur le terrain. Ainsi, du haut des cieux Benoit XVI proclame que l’Eglise, drapée dans son éternité, ne se soucie pas de ce qu’il appelle « les humeurs du monde » mais, revenu sur terre, il ne cesse de réclamer la restauration d’un statut public des religions.

Allah au secours du patriarcat

Dans les pays dits musulmans, des forces politico-religieuses ont pris le pouvoir. La Somalie est tombée aux mains des islamistes, tandis qu’en Tchétchénie, le président-dictateur Ramsan Kadyrov, aux ordres du Kremlin, impose une réislamisation pure et dure dont les femmes font les frais : voile islamique obligatoire à l’université et dans les bâtiments publics, moralisation des mœurs, vifs encouragements à la polygamie (mieux vaudrait être une troisième épouse que d’être tuée pour inconduite !). La conduite des femmes est l’obsession de Kadyrov : il a même trouvé un argument imparable, selon lui, pour faire revenir les hommes tchétchènes en exil en Occident. Revenez, a-t-il clamé en substance, dans une émission télévisée, ici vous avez le droit de corriger et même de tuer votre femme si elle se comporte mal. Kadyrov prend grand soin d’être vu tous les jours à la mosquée mais il laisse une grande trace de sang. En effet, le 15 juillet 2009 Natalia Estemirova a été assassinée. Membre de l’association des droits humains « Mémorial », elle avait eu l’outrecuidance de critiquer sa politique… Même dans les pays où les intégristes ne sont pas au pouvoir, certains gouvernements n’hésitent pas à bafouer les droits humains des femmes à des fins électoralistes. Tel est le cas du président Karzaï (Afghanistan) qui, pour se concilier la minorité musulmane chiite, a signé avec l’Ayatollah intégriste Asef Mohseni, un accord selon lequel les femmes chiites seraient soumises à un contrôle total de leur vie par leur mari. La lutte acharnée de deux jeunes femmes parlementaires a fini par arracher des concessions et a édulcorer légèrement le texte. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’une légalisation des discriminations à l’égard des femmes.

Et que fait l’Occident ?

Les gouvernements occidentaux sont loin d’être hors de tout soupçon. Plusieurs associations féministes ont vivement critiqué certains propos du président Obama au Caire (juin 2009). En effet, il a procédé à une essentialisation de l’Islam, faisant fi de la diversité des lois et des pratiques dans les pays dits musulmans. Bien plus, en défendant le port du voile, il a désavoué toutes les femmes qui ont été et sont encore pourchassées, emprisonnées, assassinées pour avoir refusé d’emprisonner leurs cheveux. M. Obama savait-il qu’en 1929, au Caire, des Egyptiennes se dirigèrent vers le Nil et y jetèrent leurs voiles ? … La doctrine du multiculturalisme britannique prône le développement séparé des groupes religieux d’origine étrangère et recourt à des leaders communautaires pour faire respecter l’ordre public. C’est ainsi que, depuis le début de l’année, se multiplient sur le sol anglais des tribunaux islamiques. En dépit des pétitions, des manifestations provenant surtout de femmes de culture musulmane, ils ont été reconnus par la Haute Cour, l’équivalent du Conseil d’Etat. Ces tribunaux, qui sont réservés aux affaires d’ordre civil (divorce, héritage …) constituent l’une des pierres angulaires de la soumission des femmes. En France, la complaisance de certains élu-es à l’égard de demandes spécifiques provenant de groupes politico-religieux concernant l’espace public (créneau horaires réservés aux femmes dans les piscines, dans les hôpitaux exigence que les femmes soient prises en charge par du personnel féminin …) remet en question l’égalité de traitement et la laïcité.

Ces tensions émergent dans un contexte de difficultés sociales et de discriminations. Or, celles-ci doivent être réglées à leur niveau et non en les dissimulant par l’acceptation de revendications d’ordre politico-religieux provenant de groupes qui veulent s’assurer un pouvoir communautaire au détriment de la liberté individuelle. Dans une République laïque, « le respect des préférences privées a pour condition qu’elles ne prétendent pas annexer la sphère publique, ni compromettre la recherche de l’intérêt commun », écrit le philosophe Henri Pena-Ruiz.

C’est pourquoi, respecter les options religieuses - ou présentées comme telles - ne signifie pas tout respecter dans celles-ci, car le respect aveugle conduit à légitimer des conduites oppressives et à délégitimer celles et ceux qui, dans leur pays, luttent contre elles parfois au péril de leur vie. La liberté de religion ne peut en aucun cas être acceptée comme un prétexte pour justifier les violations des droits humains des femmes, de toutes les femmes.

Marie-Josée SALMON
Présidente du Collectif de Pratiques et de Réflexions Féministes « Ruptures »