Communiqué de Novembre

mercredi 9 novembre 2011
par  Ruptures
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Le 25 septembre dernier, à Kandahar (Afghanistan), Safia Ama Jan a été assassinée alors qu’elle se rendait à son travail. Bien que relatée en quelques lignes dans la presse française, cet assassinat, loin d’être un fait divers, sans rapport, sans lien avec le contexte social et politique, est hautement symbolique de la situation très inquiétante des provinces du Sud.

Safia Ama Jan était une femme qui occupait la fonction de directrice du Bureau des affaires féminines du gouvernement provincial. Deux « raisons » pour s’attirer la haine des talibans qui ont revendiqué cet assassinat. Ils reviennent, raidis dans leur obstination à anéantir les femmes, à les considérer comme des êtres à part, tout juste bons à donner des enfants - mâles, de préférence. Bien plus, cette vindicte s’exhibe, impunément, en plein jour, dans une grande ville. Comment pourraient-ils supporter qu’une femme prenne officiellement la défense des droits des femmes, comment pourraient-ils admettre la présence de celles-ci au Parlement, le retour des filles dans les écoles, eux qui représentent la pointe la plus extrême du patriarcat ? Ce meurtre est bien une déclaration de guerre à toutes les femmes.

Le 7 octobre, Anna Politkovskaïa a été assassinée à Moscou, dans l’ascenseur de son immeuble. Trois balles dans la tête et une dans le cœur. Grande reporter à Novaïa Gazeta, l’un des rares journaux indépendants, elle avait échappé à une tentative d’empoisonnement, en septembre 2004, dans l’avion qui la menait à Beslan où elle se rendait pour couvrir la prise en otages de centaines d’enfants, revendiquée par un commando tchétchène. « Beslan, écrit-elle, a été l’apothéose de l’autocensure criminelle qui règne dans les médias de masse » : sa présence était donc indésirable.

En dépit des différences de situations, Safia Ama Jan et Anna Politkovskaïa ont été assassinées, l’une, pour avoir transgressé les limites de l’espace public, l’autre, pour avoir osé affronter l’espace du politique. Deux domaines où, pour les femmes, il est encore dangereux de s’aventurer.

Anna Politkovskaïa est l’auteur de plusieurs livres traduits en français dont « Tchétchénie, le déshonneur russe » (2003), « La Russie selon Poutine » (2005), « Douloureuse Russie. Journal d’une femme en colère » (2006). Dans ce dernier, elle relate au jour le jour la vie sociale, politique et économique, du 7 septembre 2003 au 31 août 2005. Lire ces ouvrages, c’est comprendre pourquoi on l’a assassinée. En effet, elle dénonce la poursuite de la guerre en Tchétchénie et montre par des exemples précis, comment ce conflit, de plus en plus incontrôlable, barbare, a développé chez les Tchétchènes une minorité extrême qui entraîne le pays dans une guerre civile. Bien plus, le conflit a envahi la Russie pour se transformer « en une tragédie nationale qui frappe toutes les couches de la société. Nous avons tous gagné en sauvagerie. » D’où provient cette spirale infernale ? Anna Politovskaïa ne voit pas d’explication rationnelle. Elle pense que « la Russie néo-soviétique modelée par la machine étatique poutinienne a entrepris de construire sur son territoire une enclave d’absences de droits civiques ». Poutine, en effet, exploite à fond l’idée d’un état fort. Mais face aux piètres résultats dans les différents domaines, il s’agit de trouver un « petit, un méchant » : la Tchétchénie. Dans ce contexte, et tout en arguant d’une lutte contre le terrorisme, le pouvoir supprime progressivement les libertés, jette le discrédit sur toute forme d’opposition ou l’écrase, crée des partis fantoches à sa botte, arme des voyous … Tels sont les moyens pour montrer à tous, Russes ou Tchétchènes, le prix qu’il en coûte de se rebeller contre tout pouvoir.

C’est pourquoi Le Collectif de Pratiques et de Réflexions Féministes « Ruptures » se joint à Reporters Sans Frontières pour exiger la création d’une Commission d’enquête internationale afin que toute la lumière soit faite sur cet assassinat odieux.

Novembre 2006.
Monique DENTAL, fondatrice de l’association, animatrice des activités en réseau.
Marie-Josée SALMON, présidente.
Contact Tél : 01 42 23 78 15 monique.dental@orange.fr